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Tout le bazar d'une Mentarie désorganisée. ~
 
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 Fragments [Chronologie]

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Mentarie
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MessageSujet: Fragments [Chronologie]   Mer 24 Avr - 18:02

Argon a écrit:
Il s'ennuie. Regard à droite. Son voisin fixe bêtement l'intervenant. Regard à gauche. Un deuxième crétin fait de même. Ses yeux se reposent sur l'homme qui récite platement un discours depuis l'estrade. Il répète un mot plus fort, tous le monde prend note, mécaniquement. Il tape l'information sur son écran, plus lentement. Il n'a que faire de tout ça. Il se sent au-dessus de tous ces idiots sans réflexion. Ce sont des magnétophones, qui répètent ce qu'on leur dit et qui y croient vainement. Lui, il pense. Et pour l'instant, penser l'embête. À cause de ça, il s'ennuie. Pourtant il se retient de soupirer. S'il sort du rang, il sait ce qui lui arrivera. Et pour le moment, il tient encore un peu à la vie. Alors il se contente d'imiter tous ces étudiants-automates, tout simplement. Il n'aime pas la simplicité. Lui il pense. Lui il sait.

La fin du cours sonne, mais tout le monde est comme réglé sur la durée classique d'une intervention. Les élèves se lèvent en même temps et quittent l'amphithéâtre dans un bruit de chaises et de pas silencieux. Il essaie de suivre le rythme cadencé des zombies lobotomisés qu'il côtoie tous les jours, mais cette fois-ci c'est peine perdue. Il traîne des pieds, involontairement. Et l'enseignant semble l'avoir remarqué. Il se raidit, espère passer inaperçu. On l'appelle, il s'avance vers l'estrade. « Vous, au fond, avec les cheveux bruns. Comment vous appelez-vous ? » Il se fige tout à fait. Repéré. Il déglutit avec difficulté. Est-ce qu'il a été trop négligeant ? Trop audacieux ? Il s'avance à pas lent, essayant de paraître aussi détendu et stupide que possible. « Alexander M. Priceton. » « Très bien. Venez avec moi, je vous prie. » Méfiance et curiosité se disputent son esprit tandis que l'homme se dirige vers la sortie du personnel. Finalement, c'est la deuxième qui l'emporte. Il le suit avec dans le regard une lueur de satisfaction. On l'a remarqué. On l'a remarqué et on ne l'a pas éradiqué. Pas encore, lui souffle sa conscience. Il la fait taire d'un battement de cils, et emboîte le pas du professeur derrière le bâtiment scolaire. Des coulisses auxquelles il n'aurait jamais eu accès en temps normal.

« Qu'est-ce que t'en penses, le môme ? J'ai bien vu que t'étais pas aussi embrigadé que tous les autres. Tu fais ton possible, mais t'y peux rien. Tu t'ennuies. Je comprends ce que tu ressens. J'étais pareil, à ton âge. Je connais des gens qui ne se laisseront jamais faire. Qui font semblant, et qui attendent leur heure. Si tu veux en être, rejoins-nous sous le Maxiumus. » Il visualise mentalement le pont colossal qui relie le quartier Nord et le quartier Sud de manière symbolique dans le dernier Palier. Et juste en-dessous, c'est le Palier Quatorze. Il hoche lentement la tête. « Et si tu tentes quoi que ce soit... Tu sais que le système ne peut rien t'apporter de bon. » Il scrute le regard vert-doré de son interlocuteur, conscient que sa menace est des plus réelles. Qu'il n'hésitera certainement pas à le faire taire après lui en avoir révélé autant. Il sait aussi que ça pourrait très bien être un piège, et que dans tous les cas il sera tué quand même. Il sait. Et il aime ça.

Il attend. Il est debout dans l'ombre du Maximus et il attend. Les bras croisés, il se demande si finalement, c'était une bonne idée de se pointer ici. Sauf que quitter la ville sans rien dire à personne pour fuir ce mystérieux groupe, c'était encore moins envisageable. Il est trop tard pour reculer. Une silhouette s'avance, dans l'ombre. Des ombres se coulent, dans les ténèbres. Des ténèbres se glissent, dans son esprit. L'excitation et la peur mêlées le rendent trop nerveux à son goût. Il reconnaît l'intervenant de son université parmi la bande. Sourire forcé. Bonjour.



Argon a écrit:
« C'est lui, je le reconnais ! Traître au régime ! » Il se retourne violemment alors qu'il sent la rage monter en lui. La colère fait bouillonner ses veines et son poing vole dans la mâchoire de l'autre. « Comment tu peux dire ça après tout ce que j'ai fait pour toi – pour vous ?! Comment tu peux être égoïste à ce point-là ?! » Les sirènes de la Garde Civile retentissent déjà au coin de la rue et une foule de gens distingués s'écarte au passage des vaisseaux armés. Merde. Putain mais merde ! Il a dépassé les bornes, et ça ne leur a pas plu. Il a eu l'ambition qui leur manquait et ça leur a fait peur. Il a eu le génie inégalé et ils l'ont piétiné.

Il court. Il court mais c'est trop tard. La partie est déjà finie pour lui. Des tirs retentissent non loin, un le frappe à l'épaule. Une douleur fulgurante le frappe alors qu'il s'écrase au sol comme un clochard boiteux. Il n'arrive plus à penser tant la souffrance est grande. Il n'avait jamais ressenti ça auparavant. C'est chaud, c'est froid. Son cerveau bouillonne, mais son sang gèle. C'est froid. Il n'arrive plus à bouger. Son bras entier lui semble paralysé. Il entend à peine les ordres des Gardes qui accourent pour le cueillir sur le bitume bien propre du Palier Quatorze.

On le jette violemment dans une cellule individuelle de transport. Une pièce étroite, tout blanche. Il ne cherche même pas à en sortir. De toutes façons il ne peut pas, pas la peine de gâcher ses forces. Même sa main est ankylosée. Le gel commence à se faire sentir jusque dans son poumon droit. Sa respiration devient sifflante et il sent qu'il a du mal à bouger toute une partie de son corps. Bientôt le réfrigérant touchera le cœur. Bientôt, il ne battra plus au rythme de la haine. Il repense à tous les plans qu'ils ont imaginés. À tous les services qu'il a rendus à la bande. À tous les risques qu'ils ont pris pour déceler les failles du système. Et maintenant, ils l'ont dénoncé pour faire croire à la Garde qu'elle est encore en sécurité. Mais ce n'est pas en arrêtant un seul homme qu'elle se saura à l'abri. Ils ne sont pas bêtes à ce point-là. Il le sait et ça l’écœure encore plus. Ils ont juste eu besoin de lui pour faire office de bouc émissaire. Ça se paiera. C'est la dernière chose à laquelle il peut penser avant que la douleur et l'engourdissement ne le forcent à plonger dans un demi-coma, l’œil vide et les traits crispés.

On le traîne par terre. On le secoue. Il sent un coup dans ses côtes et roule sur le sol. Pitoyable. Plié en deux sous la douleur. « Crache le morceau ! C'étaient qui, tes potes ?! T'as pas pu faire ça tout seul. Avoue. » Le ton venimeux et les rires gras qui s'élèvent autour de lui le convainquent de ne rien ajouter. Nouveau coup de pied dans le dos. Sa colonne vertébrale lui envoie une onde de souffrance difficile à digérer. Pathétique. Il se déteste d'avoir l'air aussi faible. Aussi misérable. Aussi inutile. Mais c'est à lui de les descendre. À lui de les faire tomber de leur petit nuage de sécurité imaginaire. Et à lui de prendre sa revanche sur ces escrocs de pacotille. Alors non, il ne dira rien à la Garde. Il les laissera profiter de leurs dernières heures de tranquillité en potassant sa vengeance. Et il les saignera tous par surprise. Pour avoir ruiné sa vie. Il ruinera la leur. Il se raccroche à cette idée. C'est sa bouée de sauvetage, sa goutte d'eau en plein désert, la seule chose qui peut rendre ses os brisés et sa face balafrée acceptable. Ses plaies et son sang qui lèchent le sol passable.

On le traîne. On le jette. Son visage rappe le bitume crasseux et pollué. Il gémit. On le piétine. On l'insulte. Il n'a plus la force d'entendre. Le vrombissement des moteurs parvient difficilement à ses oreilles. Il gît seul dans la ruelle sombre et dégoulinante de pluie. Une pluie sale, en provenance de tous les autres Paliers. Une eau dégoûtante qui dégouline depuis le Palier Quinze. Depuis sa maison. Jusqu'au Palier Un. Jusque dans sa prison.

Et parmi la pluie, il y a les larmes. De rage, de haine, de peur, de désespoir. Les larmes d'un rêve brisé. Les larmes de la réalité.

Il est inconscient. Tout seul, dans l'obscurité.



Astate a écrit:
« Au fait... Pourquoi moi ? » Parce que c'est comme ça. Il se contente de sourire et l'embrasse farouchement. Elle le fixe de ses grands yeux noirs passionnés. Seth a raison, finalement. C'est pas si mal d'être normal. D'avoir un toit sous lequel dormir tous les jours, une copine attentionnée qui fait le moindre de ses caprices, et surtout un pass gratuit pour toutes les soirées couples bien arrosées du quartier. Elle triture ses mèches rouges avec un air coquin, la bouche entrouverte en une moue fascinée. Il caresse ses lèvres du bout du doigt. « Parce que c'est comme ça. » Sourire satisfait. Il n'y a pas vraiment de raison. Pas vraiment d'amour. Juste un confort. Et une certaine fierté. Ils s'embrassent, s’enlacent, s'entremêlent sur le lit.

Le reste se passe en-dessous de la ceinture.



Hunter a écrit:
« Qu'est-ce que tu fiches avec elle ? Et qu'est-ce qui t'arrive, en ce moment ? Je te reconnais plus. » Il esquisse vaguement un geste de la main pour lui signifier de se taire. Il sait ce qu'il fait, quand même. Il a quatre ans de plus que lui, c'est pas pour rien. Il sait faire. Il sait. « J'ai jamais été aussi bien. Je vois pas pourquoi tu râles. » L'autre affiche une moue peu convaincue et change de sujet, passant rapidement une main dans ses cheveux noirs pour contre-carrer les effets des bourrasques vers la fin du Palier. « À part ça, t'as réussi à avoir ce boulot dont tu m'avais parlé ? » Il arque un sourcil. Un boulot ? Quoi, travailler ? Lui ? Il prend un air faussement déçu. « Nan, ils m'ont pas pris. Tant pis, ça sera pour la prochaine fois. » Seth fronce les sourcils. « Elle a vraiment une mauvaise influence sur toi, tu sais. Tu devrais pas compter uniquement sur son salaire, un jour elle va te quitter pour aller voir un type plus riche et tu seras dans la merde. Trouve-toi quelqu'un d'autre, conseil d'ami. » Haha. S'il savait. Ils sont peut-être « amis », mais il ne le connaît pas. Au fond, il ne le connaît pas. « Mais fous-lui la paix, putain ! Et puis lâche-moi, tu m'énerves, là. »

« Attends, où tu vas ?! Tu peux pas partir comme ça, reviens ! » Il ne se retourne même pas en reconnaissant la voix pleine d'incompréhension de Seth. Il n'a pas à comprendre. Ni à se mêler de ce qui ne le regarde pas. De toutes façons, il ne comprendra jamais. « Tu peux pas lui faire ça ! Ça fait deux ans que vous êtes ensembles, vous allez pas vous disputer pour ça ! Je veux dire, c'est forcément un malentendu ! » Il s'arrête, se retourne et grogne quelque chose d'incompréhensible. « Alors ? Je croyais que tu savais ce que tu faisais ! » Le ton inquisiteur ne lui plaît pas du tout. Et le coup part tout seul.

Il a le vague souvenir de Seth, plié en deux sur la route, se tenant le ventre avec ses mains sous la douleur. Peut-être des mots, comme « Fous-moi la paix connard, tu me connais pas ! » Et une réponse du style « Effectivement, je te connais pas. Je traîne pas avec les lâches. » Une nouvelle gorgée d'alcool balaie définitivement ces courtes réminiscences. Souvenirs intempestifs. Il laisse retomber la bouteille. Celle-ci roule sur le sol et vient se cogner contre deux autres. Le verre claque, il l'entend à peine. Fini la belle vie, retour à la misère.

« T'aurais pu me le dire que c'était toi le père ! » On le secoue par le col alors qu'il tente d'émerger de son état à demi comateux. Sa tête le lance, et il a la langue trop pâteuse pour articuler quoi que ce soit. « Putain Hunter t'es qu'une ordure ! Comment t'as pu te barrer comme ça ?! En lui laissant le gamin sur les bras ! » C'est sans doute de l'inquiétude et de la déception. Lui, il comprend à peine les mots. Il est loin, loin. Loin du vieux matelas crasseux et des bouteilles d'alcool. Loin du gamin, et loin de ses problèmes.

Pas de sentiments. Ça sert à rien. Pas de merci, pas d'au revoir. Il traîne derrière lui le Sky Runner rouillé qui lui sert habituellement de monture, l'enfourche, démarre le moteur. Il quitte Nova-Paris. Il fait ce qu'il veut quand il veut. Marre de squatter ces taudis miteux. La ville est trop petite pour lui. Bon vent bande d'enculés. Et Astate, je te souhaite de crever bien lentement, t'avais qu'à pas faire confiance au premier venu. Il est libre et il s'en tape.




Astate a écrit:
Elle pleure. Elle est seule avec lui et elle pleure. Il ne comprend pas. Il ne peut pas. Et elle se sent stupide d’être là, à pleurer. Elle se sent seule. Elle est toute seule. Abandonnée. Elle serre fort son bébé dans ses bras, il s’agite, n’est pas habitué à une telle pression. Elle le colle contre son cœur. Elle veut qu’il revienne. Tente de se calmer. Elle le hait. N’a jamais autant haït quelqu’un. Alors pourquoi ? Pourquoi doit-elle l’aimer ? Pourquoi doit-il lui manquer ? Elle sanglote faiblement. Plus de pleurs. Elle ne veut plus. Le nourrisson la regarde avec ses grands yeux stupides et elle comprend qu’elle sera toujours toute seule. Seule. C’est sa vie, maintenant. « Qu’est-ce qu’on va faire, Octobre ? Hein, qu’est-ce que Maman va faire ? » Elle le berce alors qu'il commence à baver sur son tee-shirt en piaillant. « Donne-moi à manger, moi je m’en fiche de tes problèmes. » C’est ça, hein ? Elle soupire, essaie de sécher ses larmes. Elle est toute seule, dans cette maison trop grande pour elle, avec le marmot qui lui bave dessus. Et la seule chose qu’elle trouve à faire, c’est pleurer en pensant à lui.




Astate a écrit:
Les cartons s’entassent dans le salon. Deux semaines. Elle a deux semaines pour déménager. L’avis d’expulsion est arrivé le matin même. Elle a fait ses affaires et elle attend. Elle n’a nulle part où aller. Le reste est trop cher. Elle se contente de rester assise devant la porte. Elle sait ce qui vient après. La Garde, les cris, la haine, la misère. Tout ça se répète en boucle dans son esprit. Elle sait, et elle ne fait rien. Le bébé rampe vers elle en piaillant. Comme d’habitude. Il ne sait rien faire d’autre.

Les deux semaines sont écoulées et elle est toujours assise devant l’entrée. La poussière s’entasse dans le salon. Elle attend. Elle compte ses heures, ses minutes. Ses secondes. Tic. Tac. Tic. Tac. Le rythme saccadé du métronome bat au rythme de son cœur. Tic… Tac… Le temps s’arrête. « Ouvrez, ou on défonce la porte ! » Tic… Tac…

Boom.

Elle regarde les agents passer d’un œil terne. Octobre pleure. Ils le lui collent dans les bras. Éjectent les cartons dans la rue. La poussent dehors et condamnent la porte. « Vous feriez mieux d’embarquer vos affaire avant qu’on ne vous les vole », lui conseille un garde. Mais elle l’entend à peine. Elle est ailleurs, dans son monde, dans sa tête, dans le chaos, dans le vide. Elle est vide, oui. Elle entasse autant de cartons que possible dans le coffre de son vaisseau à coup de gestes automatiques, s’échine à en caser le maximum, se casse le dos à tout transporter. Seule. Elle sait qu’elle n’aura pas le droit à un deuxième essai. C’est un aller sans retour, et si elle essaie de revenir, il n’y aura déjà plus rien à ramasser. Toute seule. La portière claque et la sort de sa transe léthargique. Elle est dans l’habitacle. Octobre se tortille dans son berceau sur le siège passager. Si seule. Tellement seule.

Le moteur gronde et l’engin vogue en direction des Bas-Quartiers.




Astate a écrit:
Elle n’a plus rien à vendre, et sa carte est presque vide. Ses dernières possessions ne lui ont pas valu grand-chose. Elle traîne des pieds dans les rues sales, la tête basse. Il fait sombre. Jour, nuit, c’est la même chose dans le Palier Un. Il fait sombre. Point. Elle relève à peine les yeux quand un type la dévisage depuis le trottoir d’en face. « Hé, t’es encore mignonne, toi, tu voudrais pas passer chez moi un soir ? » Son sourire narquois ne lui dit rien qui vaille, mais elle n’a pas la force de l’envoyer paître. Ni même de s’offusquer. Ca serait gâcher ses dernières forces.

Elle rentre chez elle sans fermer la porte. Le loquet est cassé depuis qu’elle a emménagé. Si on peut encore parler de ménage, et d’emménagement. C’est plus du squat qu’autre chose. Elle s’affale sur la couverture posée à même le sol, vidée de ses forces. Octobre pleure. Encore.




Astate a écrit:
Elle cache le bébé dans un large tiroir entrouvert. Espère qu’il n’ira pas faire de bêtises en son absence. Une part d’elle compte le défendre farouchement jusqu’à la mort, l’autre n’en a plus rien à faire. Ne pourrait s’en soucier moins. Elle sort.

Elle est au bord du gouffre. Elle est désespérée. Elle va voir ce type. Elle n’a plus rien à perdre. Plus rien que sa fierté.

Elle entre sans frapper, s’avance timidement dans la petite pièce crasseuse qui lui sert de chambre. Elle voit une forme se redresser dans l’ombre.

Il est là, tout près, il sent la sueur et l’alcool. Trop près. Il lui caresse les cheveux de ses mains sales. Elle ferme les yeux. Frisson de dégoût. L’halène fétide la dérange, le contact hideux la dérange, le souffle rauque la dérange. Elle se fait violence pour ne pas hurler. Les doigts gras effleurent ses joues, son cou, contournent ses formes avec envie. Les commentaires cochons lui donnent la nausée.

La langue râpe sa peau. Son tee-shirt est déchiré. Il ne tarde pas à voler sur le palier de la chambre. Elle a envie d’hurler un « non », de l’arrêter, de s’arrêter, d’en finir avec tout ça. A la place elle pleure des larmes silencieuses et sales. Sale. C’est tout ce qu’il y a à dire. Elle le laisse profiter. Jusqu’au bout. Elle souffre. Jusqu’à la fin. Jusqu’à ce que l’ignoble bouche cesse de ramper sur ses reins.

Elle cherche ses sous-vêtements à tâtons dans la petite pièce. Mais il en veut encore. Une dernière fois pour qu’elle s’en aille. Elle veut ses vêtements. Elle veut sortir. Maintenant. Douleur dans son ventre quand il lui donne un coup. Elle crie. Elle meurt. Lentement, elle se sent partir. Il la plaque encore contre le mur. Elle sait que personne ne viendra la chercher. Le viol est un crime qui n’est jamais puni, ici.

Quand elle sort, elle a de nouveau de quoi vivre. Mais elle ne veut plus. Elle sent le vice dégouliner sur son corps à moitié nu. Ses cheveux emmêlés et ses vêtements déchirés ne reflètent que trop bien sa condition.

Elle rentre et pleure, longtemps.

Pour une fois, Octobre ne pleure pas.





Astate a écrit:
Les boissons passent de mains en mains, la musique agressive lui vrille les tympans et elle sent une envie irrépressible d’aller vomir tout l’alcool de son corps sur le connard le plus proche. Elle est encore trop consciente. Il lui en faut plus. Elle veut planer et oublier. Les inhalateurs sont à côté. Dans le Palier Un, on appelle ça les « distributeurs d’oubli. » Elle veut bien un peu d’oubli, elle aussi. Beaucoup. Elle inspire profondément le gaz coloré au parfum exotique que lui propose la machine après avoir passé sa carte dans le lecteur.

Sa tête tourne, elle vacille, tombe à la renverse sur un saoulard. Oui, elle plane assez haut, là. Elle se sent bien.... ? En fait, elle ne se sent plus du tout. C’est bien. Bien. La soirée peut commencer. Et les billets s’entassent dans son soutien-gorge.





Waine a écrit:
Il fait glisser les pages du dossier sur l’écran holographique et termine de trier les affaires récemment traitées. Très peu seulement ont été classées « résolues. » Un jour elles porteront toutes le sceau vert caractéristique d’une victoire, il en est persuadé. A force de temps et de travail, peut-être. Il sait que la plupart des enquêtes tiennent à la chance, mais il refuse de se décourager pour autant. Des cris retentissent derrière la porte, qui s’ouvre automatiquement sur un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnant, qui traîne un gamin par le bras. Celui-ci se débat bruyamment pour se dégager de la poigne de l’homme. « Nan, lâche-moi ! Lâche-moi ! » L’homme se plante devant le comptoir et grommèle, visiblement très contrarié : « Dîtes, Monsieur… – Il lit le nom affiché sur le devant du bureau – Waine, c’est ça ? » Lui hoche la tête pour l’encourager à poursuivre. Recueillir les témoignages a beau être pénible, ça peut parfois s’avérer payant.

« Qu’est-ce qui vous amène ? » L’homme commence à lui raconter toutes ses misères – pratiquement comme à chaque fois qu’il enregistre une plainte – et finit par enfin arriver à l’essentiel : « Et ce gamin est arrivé. Il a tourné autour de ma boutique pendant un bon quart d’heure avant de me voler mon déjeuner que j’avais posé sur le comptoir. C’est incroyable, tout de même, qu’un gosse de son âge soit aussi insolent ! » Il se penche en avant pour regarder l’enfant qui a cessé de se débattre. Ses grands yeux sombres qui le fixent avec défiance le mettent presque mal à l’aise. « C’est vrai, ce qu’il dit ? Tu lui as volé son repas ? » Son ton de reproche lui semble à peu près convaincant. Le petit ne répond pas, boudeur. « Bon, tu as quel âge ? » « Huit ans », répond-il d’un ton penaud. Il entend déjà la rengaine de son patron, dans sa tête : « Ca commence par du vol à l’étalage, et ça finit en meurtres en série ! Il faut les dresser dès le début pour éviter le pire. » Mais il n’est pas d’accord. Il y a toujours une chance pour que ça tourne bien.

« Bon alors, vous allez faire quelque chose, oui ?! Que ses parents me remboursent, au moins ! Et que ce gosse soit puni. On n’a pas idée, de mal élever un enfant comme ça. » Le marchand s’énerve. « Tu sais où on peut joindre ton père ? » Le gamin relève brusquement la tête, et dans son regard, brûle une agressivité qu’il n’aurait pas pu soupçonner. « Nan. Il est pas là. Il est jamais là, t’façons. » Et là il percute. C’est en le voyant énervé qu’il trouve que la ressemblance est la plus frappante. Il le devine plus qu’il ne le sait. Hunter, qu’est-ce que t’as fait avant de disparaître ? Il n’a plus eu de nouvelles de lui depuis une petite dizaine d’années. Ca correspond. « Et ta mère ? » Finit-il par demander. « Elle m’a dit d’aller chercher à manger chez quelqu’un d’autre », fait-il sur le ton le plus naturel du monde. Comme si c’était normal.

Il lance une recherche sur sa présumée mère dans les fichiers de la Garde Civile. S’il se rappelle bien, son nom est Astate, elle doit à présent avoir autour de vingt-sept ans. Les données qu’il trouve sur elle ne lui apprennent pas grand-chose qu’il ignore : drogue, prostitution, vols diverses et tentative de suicide il y a quatre ans. A part pour la dernière info, il le savait déjà. « C’est elle ? » Demande-t-il en faisant basculer l’écran du côté du garçon. Celui-ci affiche la photo d’une femme aux cheveux hirsutes, attaqués par les teintures successives de couleurs criardes, le teint extrêmement pâle et le visage fatigué. Il fait oui de la tête avec une moue apeurée.

Il appelle le numéro indiqué dans le fichier. Ca sonne, deux fois, puis une voix féminine lui répond sensuellement. « Bonjour Madame, ici la garde Civile. Je vous appelle pour vous informer que votre fils a été pris en train de voler le bien d’autrui, et il serait bon que vous veniez le chercher vous-même pour vous expliquer avec la victime. » Il essaie de mettre les formes dans son discours, mais le cœur n’y est pas. Il veut demander des nouvelles de Hunter, savoir si elle sait où il est. « Crève, connard ! T’as qu’à le garder, je m’en tamponne du morveux ! » Bruit de verre qu’on vide cul-sec, expiration bruyante. « Et putain rappelle pas surtout ! » Sa voix est dévorée par l’abus de stupéfiants en tous genres. Rauque, acérée. Comme une vieille harpie. Elle a raccroché. « Bon, on va transmettre votre plainte au tribunal, leurs instances vont prendre le relais pour les remboursements si vous y tenez. » L’homme acquiesce vivement tandis qu’il lui tend le clavier holographique. « Allez-y, vous pouvez écrire vos réclamations ici. » Il tape ses doléances et s’en va avec un « au revoir » frustré. Le tribunal est toujours long avec les remboursements.

« Pourquoi tu lui a pris son repas ? » Il relève vers lui ses grands yeux d’enfant. « Parce que j’avais faim », piaille-t-il de sa petite voix aiguë.

Parce qu’il avait faim. Il lui lance un regard compatissant. C’est ce genre de choses que le patron ne comprendra jamais. Il y a toujours une raison aux actes. Et toujours un moyen diplomatique pour résoudre les problèmes. Du moins veut-il y croire. De toutes ses forces.





Astate a écrit:
« Passe-moi la bouffe, Octobre, je crève la dalle. » Elle fait un geste vague pour désigner la boîte de médicaments qui trône sur la table. « C’est pas à manger, c’est des médocs. Y’a plus rien depuis hier soir. » Elle se redresse difficilement, le regard fou et les cheveux gras en bataille. « Quoi ?! T’es pas allé en chercher ? Uhm. Maaaah. Ouais. C’est  vrai. T’es qu’un crevard, comme ton père. J’avais oublié. Passe-moi la bouffe, de suite. » Elle lit le « mais… » dans ses yeux et son visage s’étire en une grimace menaçante. « La bouffe, putain ! » « Nan. » Elle se relève, à présent. « Quoi, ‘‘nan’’ ? Mais à quoi tu sers, connard ? T’obéis à ta mère et tu fais pas chier. J’vais t’apprendre le respect, moi. » Au lieu de la moue boudeuse et de la boîte de médicaments qu’elle s’attend à recevoir, Octobre lui colle une baffe. « Parle pas de respect devant moi, c’est clair ?! Arrête de me traiter comme une merde, j’suis pas ton chien ! Si tu veux les bouffer, tes médocs, tu fais comme tout le monde, tu lèves ton cul et tu te sers toi-même ! Sauf si t’as encore trop mal pour ça, bien sûr. » Elle se sent bête. Son cerveau entamé par la drogue n’assimile pas ce qu’elle vient d’entendre. « Ouais, je t’ai entendu avec le voisin. Tu jouis tellement fort que t’as réveillé tout le quartier. » Le gosse se retourne en serrant les poings. Sort. Elle fixe l’endroit où il se tenait encore quelques secondes auparavant. C’est pas un rêve. C’est pas un délire. Elle sent une trace humide couler sur ses joues. Retient un hoquet. Sa vie est un lambeau de souvenirs épars. Elle n’a pas fait attention. Elle n’a pas pensé. Elle n’a pas dit.




Octobre a écrit:
Il shoote rageusement dans un morceau de verre qui traine sur son chemin. D’ailleurs, quel chemin ? Il ne sait même pas où il va. Il va nulle part, en fait. Il s’en fiche. Il serre les dents pour ne pas laisser couler les larmes. C’est illogique, c’est les yeux qu’il devrait fermer. La scène repasse en boucle dans son esprit. Il l’a frappée. Il l’a remise à sa place. Pour une fois il a répliqué. Il s’est défendu. Il pensait que ça lui ferait du bien. Au lieu de ça, il se sent plus mal que jamais. Qu’est-ce qui cloche, chez lui ? « Octobre ? Ca va pas, mec ? T’as l’air… » « Oh toi, ta gueule ! » Crache-t-il au visage de l’adolescent qui l’a rejoint. Celui-ci se renfrogne et il soupire. Ouais, il est sur les nerfs, et plus que d’habitude, ça se voit pas, peut-être ? « Fous-moi la paix, c’est pas le moment. » Il ronchonne. Il veut être seul. Il veut être seul et comprendre. L’autre s’en va en baissant la tête. Déçu, hein ? Lui aussi il est déçu ? Comme tout le monde, au final.

Il est assis sur un tas de blocs de béton de l’Ancien Temps qui traîne en périphérie de la ville. Le Palier Un est connu pour donner sur les décharges et secteurs de stockage en tous genres. Il est recroquevillé dans son coin, les genoux ramenés contre lui. Le menton posé entre ses bras. D’ici, il voit le ciel. Un bout de ciel. La fin du Palier Deux le surplombe, mais il regarde le ciel. Il est gris, pollué. Il se demande comment est le ciel dans le Plateau Quinze – le plus haut. Est-ce que les gens vivent dans le gris, là-bas, eux aussi ? Penser à tout ça l’empêche de penser à ce qu’il a fait. Ca l’empêche de pleurer plus. C’est normal d’être comme ça, ou alors je vaux pas mieux que tous les types qu’elle s’est faits et qui lui ont fait du mal ? Ses yeux marron balaient l’horizon. Pas de cri, pas de disputes, pas de peur. Rien que le gris et la pollution.





Octobre a écrit:
« Allez, avance gamin ! » « Ouais, ouais, c’est bon, lâche-moi connard. » Il traîne délibérément des pieds sur le sol carrelé. Ca laisse des marques noires, ça fait chier le personnel. Le garde derrière lui grogne, mais il n’en a rien à foutre. C’est un peu sa vie, son œuvre, ici. Il fait ce qu’il veut. « Bon, Octobre… Octobre… T’es dans la deux, cette fois. Et refais pas le bordel de la dernière fois, ok ? » Il le toise d’un air narquois et entre tranquillement dans la cellule. Ouais ouais, c’est ça, cause toujours. Un autre ado’ est déjà affalé sur le lit du haut, l’air songeur. « Bouge de là, minus », râle-t-il à son intention en grimpant l’échelle en quelques bonds. Voyant que l’autre n’a pas envie de s’en aller, il l’attrape par le pied et le tire brusquement dans le vide. « J’ai dit bouge, c’est ma place, ici. » L’autre fait mine de protester, mais voyant son air peu aimable, il renonce finalement. Il s’installe sur le lit, un pied posé sur le genou opposé, les bras croisés derrière la tête. Aaaaah… Enfin un lit potable. Aussi bizarre que ça puisse paraître, il aime bien être ici. L’ambiance est autrement plus sympa que dans les rues du Palier Un à se les cailler dans la poussière et à devoir se battre pour dénicher un bout de pain rassit.

Il est dans le grand réfectoire, les pieds sur la table, mâchonnant tranquillement un truc informe qui figurait dans son plateau repas. Ca ressemble à rien, mais c’est pas mauvais, songe-t-il, toujours incapable de mettre un nom sur l’espèce de morceau de caoutchouc rose pâle qui lui colle aux dents s’il arrête de mastiquer. Un garde passe devant les grilles et lui lance une réflexion habituelle sur la bonne tenue à table. Il fait une bulle avec le caoutchouc rose, qui éclate bruyamment, avant de répondre, arrogant : « Haha, viens me redire ça, j’ai pas bien entendu ! » Une bande d’ado’ plus jeunes que lui s’esclaffe à côté. Un sourire satisfait étire ses lèvres. Ben voilà, fallait la demander, la belle vie, en fait. Pourquoi j’y ai pas pensé plus tôt ? Il sait que ça ne durera pas, et qu’après seize ans c’est plus en cellule de correction, qu’on va, c’est direct en tôle, voire à la mort. Mais il s’en fiche, il avisera au moment venu. « Wesh Octobre ! T’es revenu ! Putain j’pensais pas t’voir de si tôt ! T’as fait quoi cette fois ?! » Il lève les yeux, croise le regard bleu azur d’un autre gamin qu’il connaît bien. « Hey Stain ! Ca va, la forme, tout ça ? Pas trop peur de Winnie, sans moi ? » Ils commencent à rire bêtement et les autres les suivent. Winnie, c’est le petit surnom de l’agent Waine de la Garde Civile, qui vient régulièrement leur faire la leçon et voir si certains ne pourraient pas être remis en liberté prématurément. C’est qui a de l’espoir, ce mec, à croire qu’aucun d’entre eux ne va récidiver par la suite.

Après un temps de pause, il se bascule un peu plus en arrière sur sa chaise. « Nan mais j’suis venu tout seul, tu crois quoi ? Je les ai laissé m’attraper, c’est tout. Faut bien leur faire croire qu’ils sont bons à quelque chose, sinon ils désespèrent, au bout d’un moment, et c’est plus drôle, tu comprends ? » Il entend les cris d’admiration et les rageux qui sifflent à côté, mais ça l’amuse. Il sourit. Stain donne un coup de pied dans sa chaise et il tombe en arrière. « Ca va, les chevilles ? Enfin, je devrais plus m’inquiéter de ta tête, là ! » « Sale enfoiré ! » Il attrape le pied de l’autre brun et le fait tomber aussi. Les deux se marrent tandis qu’un garde râle derrière le grillage de la cantine. « Hé, Octobre ! Quand t’auras fini de te la racler, tu pourras peut-être retourner dans ta cellule ! » Il soupire et se relève comme si de rien n’était. « Ca vaut pour vous aussi, bande de merdeux, les autres attendent le deuxième service. » « Ouais, ouais, c’est bon, y’a pas le feu. » Il se dirige sans se presser vers la porte sécurisée qui mène au couloir, les mains dans les poches. « A plus Stain. Te fais pas virer, hein ? » L’autre acquiesce et ils se séparent après un rapide check.

Il marche le long du couloir avec les autres. Un garde les surveille, mais il a l’habitude. Il se demande pourquoi il préfère être ici que chez lui, alors que tous les autres se conduisent bien pour pouvoir sortir dès que possible, à part deux ou trois potes orphelins. Lui il a une maison, dehors. Pourquoi j’ai peur de rentrer ?




Octobre a écrit:
Les cris. La haine. Les chaises qui volent. Tout recommence. Les menaces. Il hurle encore qu'il ne reviendra jamais. Qu'il n'a pas besoin d'elle pour vivre. Et elle sourit. Nerveuse, ironique ? Incomprise. C'est un sourire triste. Évidemment qu'il n'a pas besoin d'elle pour vivre. Mais elle, elle a besoin de lui. Elle pioche dans le pot encore intact à côté d'elle, avale deux gélules et déglutit péniblement. « Tu vois, tu recommences. Putain mais tu vas en crever, de tes médocs ! » Elle l'ignore. Crever, c'est mieux que de devoir vivre. En réponse à son ton venimeux, elle pioche une autre pilule. Ouais, ouais, ça la fera planer, comme ça elle ne sentira pas le chagrin quand il viendra. Et elle se laissera bercer par le sommeil comateux, comme à chaque fois. Et elle fuira le monde, encore.

Il quitte la pièce en claquant la porte. Porte qui manque de tomber sous l'impact.




Astate a écrit:
Elle est recroquevillée sur la couverture, les yeux bouffis et l'air hagard. Ses larmes sont silencieuses et lourdes de regrets. Pourquoi il ne revient pas, cette fois ? Est-ce qu'il en a eu marre ? Est-ce qu'il l'a abandonnée ? Est-ce que lui aussi, il est comme son père ? Son cœur se soulève et elle finit pas vomir sur le sol crade.

Maintenant, ça fait une semaine. Elle n'en peut plus. Il n'y a plus de raison. Plus rien. Rien que la faim et le vide. Elle n'a rien avalé de consistant depuis trois jours. Elle se meurt doucement, à petit feu. Trop doucement. Trop douloureux. En un sursaut aliéné, elle se tord et se jette en avant sur sa réserve de drogue. Des cachets, vite. Il lui en faut. Peu importe le nom, la couleur. Elle en veut trop. Elle en veut trop et elle va en prendre trop.

Elle est la preuve qu'on ne meurt pas pour des idées. On meurt pour une absence d'idée. On cesse de vivre quand le néant nous prend. Sa gorge se remplit de substances peu recommandables.

Spasme. L'écume perle à ses lèvres, dégouline en cascades blanchâtres et échouent sur la crasse. Ses yeux révulsés fixent son crâne, aveuglément.

Elle est morte.




Octobre a écrit:
Le moteur ronfle tranquillement alors que l'engin est à sa vitesse de croisière. Il ne vient pas pour s'excuser. Encore moins pour ramper à ses pieds en implorant sa pitié. Non, s'il vient, c'est pour être sûr. Il veut pouvoir se dire qu'il a fait le bon choix. Que partir, c'était la meilleure chose à faire. Qu'il n'y a plus rien à regretter que de mauvais souvenirs. Son estomac se serre quand il arrive au croisement cent trente-trois du Palier Un. Sa destination se trouve à deux blocs d'ici. Il ralentit l'allure et scrute la rue crasseuse, aux aguets. Toujours être sur ses gardes est nécessaire, dans le quartier. Un bruit de course résonne non loin, mais il a l'habitude. C'est toujours comme ça, ici.

Ici, c'est chez lui. C'était chez lui. Il gare le Sky Runner à l'angle suivant et active la sécurité vocalo-digitale. On sait jamais. Marche lentement jusqu'à la porte branlante qu'il connaît par cœur. Hésite. N'hésite jamais d'habitude, mais là, c'est différent. Là, il hésite. Il a peur. Peur de ce qu'il va trouver en entrant. Il a beau s'en douter, il ne se fait pas à l'idée.

Il pousse le battant. La porte menace de sortir de ses gonds. Ça grince. C'est strident. L'angoisse monte d'un cran. À l'intérieur il fait noir. Ça sent la poussière et il fait noir. Noir. Noir. Comme tout ici. Noir. Crade. Malsain. Il resserre sa prise sur son arme et avance prudemment dans le taudis qui lui sert encore de maison, à elle. Ses pas résonnent étrangement et soulèvent des nuages gris chargés de moisissure. Lorsqu'il entre dans la chambre, il se doute que le bon scénario ne se déroulera pas. Pas plus qu'il ne s'est déroulé jusqu'à présent. Il serre les dents.

Le corps est là, sous ses yeux, étalé à côté du lit. Une entaille noire balafre ses flancs, preuve que le sang a du coaguler et sécher dans le noir. Comme ça, sans personne. Il remarque l'expression d'horreur figée sur son visage vieilli prématurément et la trace rouge qui a coulé de sa bouche fripée. Abaisse son flingue. Qu'est-ce qu'il espérait en venant ici, déjà ?

Un objet lourd s'abat sur son crâne et il sent la douleur qui irradie de sa tempe. Le sang coule, encore. Il titube contre le mur du fond donne un coup au hasard avec sa main libre. Il touche quelque chose – quelqu'un – qu'il déséquilibre sûrement, puisqu'il a le temps de reprendre son souffle et de pointer son arme sur l'agresseur. Un homme crasseux qui pue l'alcool. L'intrus se fige en avisant le canon braqué sur lui. En une fraction de seconde, le coup part et l'homme tombe raid mort sur le sol. Il passe une main dans ses cheveux et sent le liquide poisseux lécher son front. Rouge, noir, ça ne fait plus aucune différence. Le sang est sanglant, et c'est tout ce qu'il est. Il plisse les yeux en fixant sa main, rageur. Il n'aurait pas du revenir. Il n'aurait pas du mais il avait besoin de savoir.

Il quitte la maison sans un regard en arrière. Maintenant, il est libre. Il se sent toujours aussi mal, mais il sait qu'il est libre. Et qu'il ne remettra plus jamais les pieds ici. Il déverrouille son Runner et s'échappe du quartier sous les regards hagards de quelques ivrognes curieux.

C'est mieux comme ça. Pas de regrets. Qu'il soit resté ou parti, elle n'en avait rien à foutre.




Octobre a écrit:
Il court. La faim lui tord le ventre et il court. Un tir siffle à son oreille alors qu’il tourne à droite. La précipitation le fait déraper, il se reprend, court de plus belle. Un bruit de moteur lourd retentit derrière lui alors qu’il file dans la ruelle sombre. La pluie martèle son crâne et le sang bat à ses tempes. Nouveau coup qui détonne. Le projectile lui effleure la jambe. Il l’ignore, court. Il y est presque. Il sait le sait. Les gouttes l’aveuglent à moitié mais il connait le chemin. Il entend un homme jurer derrière lui. Proche. Tout proche. Merde. Trop proche. Il accélère l’allure avec le peu d’énergie qu’il lui reste. Plus vite, putain. Plus vite ! Ses bottes sont trempées, salies par la boue, et son jean lui colle à la peau. Le pallier est juste devant lui. Il ne ralentit pas. La chute est mortelle, c’est calculé pour. Il ne s’arrête pas. Il entend ses poursuivants qui s’excitent en constatant qu’il leur échappe. Et il court toujours sous la pluie.

Un temps. Deux temps. Maintenant.  

Trois temps. Il prend appui sur la maigre barrière et il saute.

Vide. Vent, cinglant ; adrénaline. Il prend une grande inspiration et détache précipitamment la ceinture de sa veste. Un quart de la descente. Il la prend dans sa main droite, l’enroule autour de son poignet, espère qu’un barbelé s’accrochera bel et bien dedans. Un tiers de la descente. Il pousse la boucle avec sa main gauche. Celle-ci vacille, ondule, se cogne dans les épines de fer qui bordent le mur du Pallier Trois. Un demi de la descente. La ceinture ripe, s’éloigne, reste accrochée. Un instant, il croit chuter pour de bon. Sauf qu’il est là, pendouillé à la bande de tissus trempé, à expérimenter l’effet « ressort. »

La lanière craque sur le pic métallique. Elle a beau être mouillée, elle craque. Et lui, il tombe, s’agrippant désespérément au morceau d’étoffe. Deux tiers. Trois quarts. La ceinture se prend de nouveau dans les barbelés. Brusque choc, bruit de tissus à l’agonie. Il est lâché dans le vide, sans rien. Plus aucune sécurité. Plus rien. Juste le vide, le vent, la pluie qui lui cingle le visage, la peur et la faim qui lui broient le ventre. Et juste en bas, le véhicule qui l’attend. Silencieusement, il espère. Il espère qu’il ne finira pas comme les autres. Il ne veut pas finir. Il est là pour commencer. La fin attendra.

Et la fin attend. Elle guette, elle s’apprête, sans doute. Mais elle reste tapie dans l’ombre de sa chute. Son pied droit glisse sur la pédale du Sky Runner alors que le gauche atterri sur le siège en cuire déchiqueté. L’engin descend brusquement d’un cran, et l’ajusteur automatique le fait remonter à la hauteur standard. Lui, il souffle bruyamment, il meurt de chaud, et il sent son cœur battre la chamade dans sa poitrine. Il est vivant. Il est vivant et il ne fait rien. Fatale erreur.

Retour à la réalité. Il n’y a pas que son cœur, il n’y a pas que sa respiration, il n’y a pas que la pluie. Il y a les autres. Ceux qui le poursuivent. Il entend un cri, un ordre. Ne comprend pas. Tourne brusquement la tête pour voir une traînée bleue filer entre les trombes d’eau. Le tir perce le ciel. Il a le réflexe de tendre le bras pour protéger le moteur de son vaisseau. Douleur fulgurante alors que le froid mord avidement sa peau. Putain de réflexe. Cri. A s’en déchirer les tympans. Sa gorge brûle, ses poumons réclament de l’air. Et son bras meurt, doucement. Il n’attend pas, enfonce les pédales de vitesse et passe sa carte dans le lecteur. Le Sky Runner démarre en trombe alors qu’il bataille pour le diriger avec une seule poignée. Il manque de se cogner dans le premier mur venu, redresse l’appareil et file à travers la nuit mouillée, s’engouffrant dans les ruelles sombres du Pallier Deux.



Octobre a écrit:
Le moteur gronde dans la rue silencieuse. Les lampadaires sont éteints et il fonce sans faire attention à son itinéraire. Il sait où il va. Pas la peine de s’encombrer l’esprit à chercher son chemin. La pluie battante l’empêche de voir à plus de trois mètres et il file entre les gouttes, se contentant de faire basculer son poids d’un côté ou d’un autre de l’engin pour prendre les virages. L’adrénaline le quitte progressivement alors qu’il tente de calmer les battements affolés de son cœur. Être rationnel. Vite. Le Pallier Deux n’est presque pas surveillé, et les seuls membres de la Garde Civile qui y sont envoyés sont là en punition. Ce sont des incompétents qui ont fait une gaffe et qui se retrouvent là sans le vouloir.

Inspiration. Plus que deux virages. Expiration.

Il y est. Il ne prend même pas la peine de s’annoncer, et gare son Sky Runner en un dérapage précipité dans l’espèce de garage délabré qui s’ouvre devant lui. Les rideaux de toile usée se soulèvent sur son passage et il coupe le moteur. Descend. Une voix railleuse l’accueille. « T’en a mis du temps. Je pensais pas que tu serais si empoté. » Il grince des dents en toisant l’inconnu avec haine. « J’ai ce que tu veux. » Pas la peine d’être poli. Pas la peine non plus d’être aimable. Il vient de risquer sa peau pour lui apporter sa merde, a manqué de mourir plusieurs fois, et c’est tout les remerciements auxquels il a droit ? Parfait. Il sort le petit boitier sphérique de sa poche, sans pour autant le donner à l’inconnu. Ce dernier se retourne et observe la chose, qui ressemble en tout point à un œuf mécanique, parcouru par un étrange fluide phosphorescent. Il tend la main pour acquérir l’objet de sa convoitise.

Il l’observe d’un air méfiant, les sourcils froncés. Est-ce que c’est vraiment lui ? Il n’a pas vraiment de souvenir de l’homme qui lui fait face, mais leur dernière rencontre remonte supposément à… Quoi ? Quatorze ans ? Quelque chose comme ça. Il finit par lui céder le bien, ne le lâchant pas des yeux. C’est lui ou pas, putain ? « Il t’es arrivé quoi pour que tu sois en retard ? » Il le fusille du regard. Il n’est pas en retard, bordel. Il a une demi-heure d’avance sur l’horaire fixé. « La Garde Civile » lâche-t-il froidement. L’autre le regarde de haut en bas et remarque qu’il a posé sa main droite sur sa blessure. « C’est quoi, ça ? » Il n’a pas envie de répondre. Il ne veut pas de l’attention d’un inconnu. Ni de ses remarques à la con. « Cryoblaster. Rien de grave. » Il lui empoigne violemment le bras et il grimace sous la pression étrangère. « C’est ça, fait l’intéressant. Tu crèves dans même pas trois heures si tu soignes pas cette merde. »

Il déglutit. Oui, il sait. S’il n’extrait pas la balle, s’il n’applique pas un antidote, il est foutu. Et il n’est même pas sûr de pouvoir trouver de quoi s’en sortir dans les environs. Mais par fierté ou par crainte, il ne veut pas de son aide. Dans un effort brutal pour ne pas crier, il se dégage de la poigne de l’autre. Le vieux soupire. « Bouge pas, j’ai ce qu’il faut. »

Et puis quoi encore ? Il a envie de s’enfuir, de quitter ce vieux tas de tôle fissa et de ne plus jamais y remettre les pieds. S’il a accepté le marché, c’est pas pour taper la discute avec ce type. L’homme s’éloigne derrière des étagères en désordre et en tire deux flacons presque vides et une pince de fer noircie. « Amène-toi » lance-t-il par-dessus son épaule. Lui se fige, active prudemment la sécurité vocalo-digitale de son vaisseau et rejoint l’homme penché sur son établi. Celui-ci trempe la pince dans un des flacons odorants. Alcool, devine-t-il à l’odeur. Le genre de trucs que les médecins illégaux utilisent dans les bas-fonds parce que c’est moins cher au marché noir. Il se demande comment le vieux a pu s’en procurer et s’il s’y connaît en médecine. S’il peut lui faire confiance pour ça. « Montre-moi la plaie. » Il enlève sa veste dont la manche est couverte de givre, remonte celle de son maillot. Il y a un trou dans son bras, qui s’enfonce dans sa chair. Quelques centimètres de diamètre, quand même. Mais la plaie est propre. Pas de sang. La blessure ne saigne pas. Et c’est bien là le problème. Pas de sang. Il ne circule plus vraiment, stagne à moitié. D’ailleurs, il se rend compte quand l’homme le saisit par le poignet pour commencer à l’examiner qu’il ne sent plus tellement son bras autour de l’impact. C’est l’intérêt du Cryoblaster. Les balles libèrent un fluide frigorigène qui refroidit le sang par convexion jusqu’à geler le cœur. C’est une mort lente et douloureuse, sauf si on se rend. Là, la plaie est traitée par les ambulanciers de la Garde Civile après un rapide examen du casier judiciaire. Puis c’est la tôle pour des années et des années, voir une mort encore moins agréable. Il ne se serait rendu pour rien au monde. Mais il enrage de s’être fait avoir comme un bleu.

« Pleure pas, ça va picoter un peu », raille l’homme en approchant la pince de la blessure. « C’est bon, j’ai plus trois ans », grince-t-il en retour. « Ouais, mais à trois ans, t’étais déjà un sacré chieur. T’as pas beaucoup changé. » Il serre les dents et il se tait. Il se tait parce que c’est sûr, c’est lui. Argon. Maintenant qu’il le sait, plus besoin d’arguer. Et aussi parce qu’il lutte comme pas possible pour éviter de crier sous la douleur. Il a beau avoir l’impression d’être à moitié anesthésié du bras, la pince qui trifouille dans la plaie pour retirer la balle cryogénisante, il la sent passer. Il plisse les yeux quand l’objet métallique quitte enfin son réseau sanguin. « Ca va, elle s’est pas trop vidée. Fais gaffe, ça va faire vraiment mal, là. » Il ouvre le deuxième flacon. L’odeur extrêmement épicée et la couleur écarlate du mélange ne lui dit rien qui vaille, et il fronce les sourcils par avance. « C’est quoi ? » L’autre se retourne et lui adresse un regard compatissant. Il le toise avec mépris. Il ne veut pas de sa pitié. « De quoi éliminer le frigorigène. Le rouge, c’est du colorant. » Le vieux verse quelques gouttes sur la plaie. Et c’est comme une brûlure qui refuse de partir. Comme un feu invisible qui lèche le sang de sa langue coriace. Il retire précipitamment son bras et appuie dessus avec sa main libre pour tenter de faire passer la douleur. « Aaah… Putain ça brûle ! » Relève la tête et lance à Argon un regard haineux. « T’as mis quoi d’dans ?! » L’autre hausse les épaules et s’éloigne vers l’arrière de la pièce. Il ouvre la porte du fond en maugréant « J’croyais que t’avais plus trois ans. »

Il retourne près de son véhicule en grimaçant, laissant Argon à sa porte. Plus qu’à récupérer l’argent et ça sera fini. Il se dit que plus jamais il ne fera confiance aux amis d’enfance de son père. Parce que là, il s’est vraiment foutu dans la merde pour pas grand-chose. Le vieux revient avec une plaquette en aluminium à moitié vide dans les mains. « Pour t’aider à dormir, fait-il en lui tendant un comprimé. Vu ta tête, t’en as besoin. » Ouais, ouais, il sait. A peine deux heures de sommeil la nuit dernière, pour une dizaine seulement dans la semaine. Pas mangé de la journée. Un mal de crâne lancinant qu’il ne sent même plus à force de se le traîner partout. Sauf qu’il n’a pas vraiment le temps de se reposer, en ce moment. Et puis avec cette nouvelle blessure et le liquide qui le brûle de l’intérieur, il ne fermera pas l’œil de la nuit. « Y’a un lit à côté. La première patrouille passe vers six heures. J’ai à faire, si j’ai autre chose pour toi je te recontacte. » Le vieux quitte la fragile bâtisse. L’autre s’en va et il comprend qu’il n’aura rien d’autre en retour.

« J’t’en foutrais des accélérateurs… » Râle-t-il à voix haute. Un delta-95S, en plus, le modèle standard qu’utilise la Garde. Prohibé pour les civils. Il regarde le médicament d’un air las. Après tout, si ça peut le soustraire à cette douleur insupportable… Il agrippe une poignée de son Sky Runner et l’entraîne dans l’arrière boutique – puisque ça ressemble fortement à une boutique abandonnée. Il y a effectivement un lit dans la pièce du fond. Une petite lucarne laisse entrer la lumière extérieure, mais elle est tellement encrassée qu’on ne voit pas le dehors depuis la chambre. Parfait. Enfin un point positif dans sa journée. Une part de lui se méfie encore tout à fait d’Argon – qui sait, il lui tend peut-être délibérément un piège ? – mais il est au bout de ses forces et son corps refuse une nouvelle sortie en Runner pour trouver un abri sûr. Il pousse l’engin contre le mur, juste en-dessous de la fenêtre, et s’affale dans le lit sans demander son reste. Il a encore trop mal au bras pour se détendre, et la faim le rend irascible comme jamais. Il fixe le comprimé blanc avec envie. Après tout ce qu’il a traversé, peut-il vraiment mourir comme ça ?

Il avale le cachet et attends quelques minutes.

Son esprit s’embrume et son mal de tête revient au galop tandis qu’il sent ses muscles se détendre peu à peu. Il se demande combien de temps le somnifère fait effet, et s’il s’agit bel et bien d’un somnifère. Soupire et s’endort finalement, étalé par-dessus la couverture qu’il n’a pas eu le courage de rabattre sur lui. Sa dernière pensée va pour le fric qu’il n’a pas gagné, et pour la certitude qu’Argon va encore avoir besoin de lui sous peu. Au moins il a fait ses preuves.



Octobre a écrit:
Il tient l’arme à deux centimètres de la tempe de l’autre. « Ta gueule. C’est clair ?! Tu te la fermes et t’avances. » Il ne sait plus bien pourquoi il est là. Ou peut-être veut-il tout simplement l’oublier. Mais il est là, et ce type aussi. « Le fils d’un gérant qu’on voudrait voir tomber » avait dit l’employeur. Fils qui tremble de peur devant le canon de son flingue. Forcément. Lui aussi se retrouve sans doute là par erreur. Il est complètement paralysé par la peur. Merde, mais c’est quoi cette tapette ?! On leur apprend quoi, là-haut ? La classe moyenne n’est pas habituée à la violence des bas-quartiers. Ni à la survie, apparemment. Ils sont confortablement installés dans leurs petites maisons, et vivent une vie pénarde en faisant tourner les usines de Nova-Paris. Sans partager, évidemment. Et même en sachant ça, il n’arrive pas à appuyer sur la détente.

C’est de sa faute, peut-être, à ce gugusse, s’il est le fils de quelqu’un d’important ? C’est de sa faute, si sa tête est mise à prix en secret ? Il balaie ces questions d’un geste de la tête. « Fais pas chier et monte. Ca sera vite fini » lance-t-il en désignant la fourgonnette flottante garée juste à côté, l’arme toujours braquée sur la tête de l’autre. Il n’a même pas demandé son nom à l’employeur. Il ne veut pas le savoir. Au final, il se rend compte qu’il a sans doute plus peur que son prisonnier. Et ça le dégoûte. Vraiment. Le bruit caractéristique du moteur des vaisseaux de la Garde Civile retentit soudain, faisant pulser le sang plus fort dans ses veines.

Dans un élan de panique, il donne un violent coup de cross sur la nuque du gars avant de le pousser à l’arrière du Transporter. Il repense à tout ce qu’il a accompli jusqu’à présent pour rester en vie. Aux risques qu’il a pris. Aux erreurs qu’il a faites. Et à combien sa maigre existence ne tient toujours qu’à un fil. Il verrouille la porte de l’extérieur et grimpe dans le cockpit sans demander son reste. Démarrage en trombe. Il fuit les gardes autant qu’il fuit sa mission. Ce type, il ne veut pas le livrer. Il se doute de ce qui l’attend. Au mieux de graves blessures, au pire une mort lente et douloureuse. Ou l’inverse, au choix. D’un autre côté, il ne peut pas se permettre de le libérer. Pas maintenant. Pas alors qu’il l’a vu. Pas après tout ce qu’il a fait pour que l’employeur le remarque. Il a besoin de ce fric. Et il n’est plus un gamin.



Octobre a écrit:
« Alors ? »
« Alors le père a dit non. Débarrasse-t’en. »


Il déglutit en prenant conscience de tout ce que ces mots impliquent. Il a envie de lui dire d’aller se faire voir. De faire le sale boulot lui-même. Mais pour le moment, il n’a aucun droit sur lui. Dans quelques heures, peut-être. Il quitte la pièce sans un mot.

Il est dans la petite cellule poussiéreuse avec cet inconnu qu’il a entraîné ici. Il a refermé la porte derrière lui en entrant. Il n’y a plus qu’eux, et bientôt, il sera seul. L’autre le regarde avec de grands yeux suppliants, dégoulinant de peur et de faiblesse. Il aimerait au moins lui adresser un regard compatissant pour lui montrer qu’il comprend. Mais s’il fait ça, il va se mettre à parler. A supplier avec des mots. A faire des promesses d’argent qu’il ne tiendra jamais. Alors il lui lance juste un regard froid. Essaie de se convaincre que ses actes sont justifiés. Au fond il sait que c’est faux. Qu’il a choisi la voie facile et que maintenant, il doit assumer.

« Alors ? » Il inspire pour donner sa réponse. Essaie d’avoir l’air convaincant. Il paraît que les gens désespérés sont plus faciles à abattre. « Alors il a dit non. Pas d’fric, pas de liberté. » Il se plante devant le type attaché par terre. Pointe son flingue sur son front. « Dommage. »

Le coup claque dans le silence.

Le silence claque dans sa tête.

Il est seul. Et il a un cadavre sur les bras. Même dans la mort, le type continue de le fixer avec ses prunelles vides. Un regard d’animal effrayé qui fait pitié. Un regard qu’il aimerait oublier pour toujours. Mais toujours, c’est loin. Et il est si proche de cet instant. L’instant où il a appuyé sur la détente. L’instant où il a pris une vie.

C’était lui ou moi. Ca a été lui, en fait. J’ai pas eu le choix. Il tente de s’en convaincre. Le Boss s’occupera du nettoyage, il a des gars pour ça. Il remonte avec l’odeur du sang qui lui colle à la peau, la mort dans l’âme.

« Parfait. J’ai laissé l’argent sur la table. On t’appelle si on a encore besoin de tes services, ok ? » Ouais, ouais, c’est ça. Fais le gentil avec moi. Il ramasse la carte qui traîne sur le petit meuble en bois dévoré par l’âge et quitte la bâtisse délabrée sans un regard en arrière. Il retrouve son Sky Runner garé à quelques mètres et grimpe dessus, pressé de sortir du quartier.

Il sent à peine le vent sur son visage alors qu’il file à travers la nuit. Ce soir il est riche. Ce soir il est libre. Mais ce soir, il a l’impression d’avoir laissé une part de lui dans cette putain de cellule.

Non.

Il n’est plus un gamin.


Dernière édition par Mentarie le Dim 27 Sep - 13:41, édité 16 fois
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MessageSujet: Re: Fragments [Chronologie]   Mer 24 Avr - 18:18

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La bouteille lui renvoie un reflet déformé par le verre. Un reflet terne, battu par le temps et la misère. Un reflet glorieux, vainqueur des bas-fonds de Nova-Paris. Il soupire. L'alcool coule de nouveau dans sa gorge sèche. Il devine que le liquide lui brûle la langue, mais il ne sent pas sa morsure de feu lui déchirer la trachée. L'habitude. Il scrute le ciel en quête de réponses. Mais tout ce qu'il y voit, c'est un nuage de pollution, qui lui obscurcit la vue. Il est loin, le temps où il pouvait apercevoir les étoiles dans la voûte céleste depuis le dernier Palier de la petite ville. Un instant, il repense aux merdeux qui l'ont trahi et jeté dans la merde. Traîné sur les pavés défoncés d'En-Bas. Lapidé à même le béton crasseux du fond de la cité-étoile. Il y repense et il en rit. Un rire tordu, ironique. Allez vous faire foutre, bande d'enfoirés. Quand il les retrouvera, ils feront moins les fiers. Nouvelle gorgée. Il balaie la rue du regard, se relève difficilement. Vous allez regretter de m'avoir tourné le dos. C'est plus après vous que j'en ai. C'est à votre système de connards. Et si le système tombe... Vous tombez avec. Vengeance. Il se dirige discrètement vers la fin de l'artère goudronnée en sortant son portable. Lorsqu'il le passe, il n'a qu'à prononcer un nom et l'appel se déclenche. La tonalité ne met pas longtemps à disparaître, remplacée par une petite voix. La jeune fille contrôle difficilement son excitation. « C'est... C'est Lithium ? Vous avez des nouvelles de mon père ? » Intérieurement, il jubile. « Lui-même, ment-il. J'ai peut-être quelque chose, en effet. Toujours partante ? De grands changements s'annoncent dans ta vie, tu sais. » Elle semble avoir un instant d'hésitation. Puis au bout d'un silence, il entend enfin la réponse qu'il souhaitait. « Oui. Je suis prête. » « Demain au centre commercial. Quatorze heures. » Il raccroche.

« Octobre, j'ai peut-être un truc pour toi. Vas-y, écoute le message. » Il tend le cellulaire au garçon et attend sa réaction, satisfait de son travail. Si tout se met en place correctement, il aura sa revanche. Ces salauds vont payer.



Citation :
« Octobre, j’ai peut-être un truc pour toi. Vas-y, écoute le message. » Il prend le portable – qui ressemble fortement à une oreillette high-tech, avec une partie qui se déploie sur l’œil droit pour afficher les coordonnées de l’appel – et le passe rapidement. Pas d’image, pas de données concernant le locuteur. Bien protégé, songe-t-il en écoutant le message. Ca veut dire que ça peut rapporter gros. « La cible s’appelle Sarah Dawkins, seize ans. C’est la fille d’un haut membre de la Garde Civile qui détient peut-être des informations sur les livraisons d’armement au Sud de Nova-Paris. Exigée vivante. » La transmission se coupe là. Il retire le portable et le rend à Argon. « Qu’est-ce que t’en penses ? » Il réfléchit. C’est trop facile. « Où est l’arnaque ? » Le vieux semble tout aussi perplexe. « T’as vu la prime ? » « C’est beaucoup pour ce genre de requête. Ca sent le piège. »

Au début, il n’avait pas voulu accepter. Et pourtant il est là, sur le toit d’un immeuble du Palier Sept, à guetter l’arrivée d’une jeune fille blonde dans la foule. Il trouve toujours louche que ce soit Argon qui lui ait proposé le boulot. Ils doivent partager la récompense s’il réussit. Et il ne doute pas qu’il va réussir.

Et la tache blonde débarque dans son champ de vision. Une vraie gamine qui pourrait presque passer pour une gosse des bas-quartiers, vu sa dégaine. Il sourit. La chance semble enfin de son côté.

Tout s’enchaîne très vite et il se retrouve lancé à pleine vitesse dans un quartier piéton sur son Sky Runner. Il voit les gens s’écarter brusquement sur son passage, et compte les secondes avant l’arrivée de la Garde Civile. Quarante-cinq, quarante-six, quarante-sept. La sirène retentit depuis le bout de l’allée et la foule se disperse rapidement à l’arrivée des Sky Runners et du Transporter des gardes.

Il est devant la fille. Il ne ralentit pas. Se penche sur le côté en mettant tout son poids pour entrainer l’engin dans un demi-tour quasi-parfait autour d’elle. Lui attrape le poignet au passage et la traîne derrière lui tandis qu’il enfonce les pédales de vitesse pour semer les gardes. La gamine pousse un cri de surprise agacé et commence à lui brailler dans les oreilles à la manière des gens coincés des classes supérieures. Il fait un effort pour la soulever et la plaquer sur le tableau de bord devant lui, accélérant toujours plus. Il fend la foule devant la barrière menant au palier inférieur et tire de toutes ses forces sur les poignées directionnelles – le Sky Runner saute pour éviter le métal de la haie et est lancé dans le vide à une vitesse incroyable.

La fille qui a la respiration coupée se recroqueville sur le tableau de bord et il prend le temps de rajuster ses lunettes de soleil qui protègent ses yeux du vent. C’est bon, le plus dur est passé. Il réajuste le niveau automatique du vaisseau pour qu’il flotte à quelques mètres au-dessus du sol et attend le moment où celui-ci basculera en mode « conduite. » Le choc est brutal, mais le vaisseau se contente d’effleurer le sol avant de se redresser pour décoller de nouveau. Il attend que l’appareil se stabilise avant de régler l’altitude automatique au niveau minimum – les soixante-dix centimètres règlementaires au-dessus de la route.

Il essaie de maîtriser la fille qui se débat sauvagement entre ses bras. Il n’a pas pensé un seul instant qu’elle puisse lui opposer une quelconque résistance, et maintenant il comprend. Il comprend pourquoi Argon lui a refilé le travail, pourquoi la récompense à la clé est si grande, et pourquoi c’est si difficile de la ramener vivante. Des mèches blondes l’aveuglent un instant et il sent un coude s’enfoncer violemment dans ses côtes. Surprise, douleur. Il lâche prise quelques secondes, avant de se reprendre. Il se saisit d’une touffe capillaire et tire dessus de toutes ses forces. La fille crie, elle souffre, mais lui, il n’en a rien à faire. C’est sa faute. Elle n’avait qu’à pas se débattre comme une folle furieuse. Il la cogne contre un mur pour la calmer et la plaque au sol. L’écrase de tout son poids. « Maintenant tu vas p’t-être enfin te calmer. Me force pas à t’assommer pour de bon. » Oui, assommer une gamine, quand même, c’est un peu facile. Elle arrête de s’agiter sous la menace et bougonne. « Et surtout, tais-toi, j’veux pas t’entendre. C’est clair ? » Elle lui lance un regard assassin et il lui répond d’un sourire moqueur. L’attrape par le col pour la relever. De sa main libre, il lui attache solidement les bras dans le dos avec la ceinture de sa veste, et la force à se réinstaller sur le tableau de bord du vaisseau. Démarre.



Citation :
Il est garé devant le hangar. C’est un ancien point de ralliement de l’armée, d’après ce qu’il en sait. Abandonné depuis la dernière conquête. La base a été déménagée près des Grandes Capitales, d’où partent toutes les forces de combat de la planète. Il est là et il attend. Il est en avance, pas la peine de se précipiter dans un piège. Il savoure les quelques instants de calme qu’il lui reste à vivre. Sarah est là, elle aussi. Assommée. Elle pendouille lamentablement sur le tableau de bord de son Sky Runner, les mains toujours liées. Il regarde une dernière fois l’heure sur son vaisseau et se décide à aller réveiller la blonde. Dans le même temps, il lui colle un sac en plastique noir sur la tête, histoire qu’elle n’aille pas reconnaître les lieux. Il sait que son père est militaire et qu’il n’a pas intérêt à laisser cette dernière partie du boulot au hasard.

« Debout, c’est l’heure. » Il fronce les sourcils en voyant qu’elle ne daigne pas bouger. L’attrape par l’épaule et la secoue. Elle semble reprendre conscience alors qu’il maugrée, déjà agacé. « J’ai dit debout. Tu viens et tu cries pas. Après, t’es libre, alors fais-moi plaisir et essaie même pas de te débattre. » Il l’empoigne fermement par le bras et la traîne derrière lui, la poignée gauche de son Sky Runner dans l’autre main.

Ils sont arrivés dans le hangar. La gamine boude contre le mur du fond, recroquevillée sur elle-même. Lui est planté en plein milieu, adossé contre son vaisseau, et son visage se décompose au fur et à mesure que le temps passe. Plus ça va, moins ça va. Il s’agite, grogne, soupire, déteste quand les clients sont en retard. Quand on lui demande quelqu’un, il amène cette personne à l’heure. Et il ne supporte pas qu’on lui pose un lapin. Les bras croisés, il fusille l’entrée du bâtiment du regard. Oui, il est contrarié. Et pas qu’un peu. « Ca fait un quart d’heure. » Le nouveau patron n’a pas l’air de savoir ce que ça veut dire, sinon il serait venu à temps. Il entend la fille sursauter dans son dos. Elle, par contre, elle a l’air d’être au courant. Bizarre. Peut-être que son père lui a expliqué ? Il sort son portable et le passe en ouvrant le coffre du véhicule. « Appel. Argon. » Il sort machinalement son flingue et tâtonne à la recherche du chargeur.

« C’est qui Argon ? » La petite voix résonne du fond du hangar. Il ne lève même pas les yeux et met enfin la main sur ce qu’il cherche. « Je sais ce que t’attends. Et je sais ce que tu vas faire. Mais tu t’es fait avoir, cette fois. » Il charge son arme. « Y’a pas d’employeur. Personne viendra parce que personne veut me revoir vivante. Personne sait que je suis là. Le Patron, le message. C’était moi ! Tu vas sans doute pas me croire, mais c’est la vérité. » Il lui lance un regard suspicieux avant de se reprendre. Pas d’hésitation. Ce job sera louche jusqu’au bout, hein ? « Papa t’a mis au parfum et t’a appris comment gagner du temps, hein ? Mais aujourd’hui, Papa n’est pas là pour te sauver. » Argon ne décroche pas.

La fille s’agite, et, à force de se contorsionner, parvient à retirer le sac sur sa tête. Son visage rougi par la chaleur affiche une expression d’angoisse et d’excitation mêlées. « Lithium ! » Il se fige en entendant le nom. C’est un nom qu’il connaît pour avoir travaillé plusieurs fois pour lui. « C’est lui qui m’a parlé de toi. » Il plisse les yeux, méfiant. Qu’est-ce qu’elle sait d’autre, au juste ? Il n’a jamais aimé ce type prétentieux. Peut-être qu’elle sait des choses utiles. Il jette un regard vers l’extérieur. Personne ne viendra, c’est une évidence. Alors il a tout son temps, non ? Récupérer des infos, ça vaut bien pour tout le mal qu’il s’est donné à ramener cette gamine ici vivante. « T’as d’autres choses à raconter ? » Lâche-t-il d’un ton autoritaire. Elle hoche positivement la tête et il remet le sac plastique en place. « Bouge. De suite. » Il appuie le canon de son arme entre ses omoplates pour la faire avancer, mais elle a l’air décidée à ne pas mourir, pour une fois. Hyper-louche.



Citation :
Ils sont dans un appartement abandonné du Palier Trois. La Garde passe dans une heure pour sa patrouille de l’aube. Il a le temps. « Pour la dernière fois, est-ce que t’as quelque chose d’utile à me dire ? » Il a haussé la voix, fatigué de ne rien pouvoir tirer de cette abrutie de première. L’emmener jusqu’ici était une erreur. Et maintenant, il va réparer son erreur. « C’est simple. T’as quarante-cinq minutes. Après, je te passe par la fenêtre et je me tire, c’est clair ? » Il a approché son visage à quelques centimètres du sien seulement, et son air grave en dit long sur sa sincérité. Elle hoquette, se tasse un peu plus contre le papier-peint qui tombe en lambeau, baisse timidement les yeux. Il se relève, perd patience. Quitte la pièce sans se soucier de la fille. Qu’elle s’en aille si elle veut, lui, il est pas là pour jouer les baby-sitters. Même si elle va se plaindre à la Garde Civile de ce palier, personne ne la croira. Elle n’a plus de papiers, et est fringuée comme une pute du Premier Palier. Elle parle super mal et n’a aucune manière. Quoi qu’elle fasse, elle est morte. Alors elle peut bien partir, ça lui fera économiser des balles.

Il est trois étages plus haut, accoudé à la fenêtre, et il fixe la rue d’un œil terne. Ca sonne. Argon décroche enfin. « Ouais, Argon ? T’étais où ? Y’avait personne au hangar. Uhm. Ouais. Ben comme d’hab. Ouais ouais, j’ai appliqué la règle. Ah ? Ok. Je suis au palier trois, je t’attends au cinquième. » Argon connaît l’endroit, lui aussi. Le seul endroit sûr à cette heure matinale dans le quartier. Il va peut-être enfin savoir ce qui se passe avec cette gamine. Après réflexion, il a bien fait de la laisser vivre encore un peu. Et ça, le vieux ne le sait pas. Il la croit morte et enterrée. Pourquoi cette mission avait-elle l’air si importante à ses yeux ? Et pourquoi ne lui a-t-il rien dit ? Pourquoi n’a-t-il pas daigné décrocher, la dernière fois ? Qu’est-ce qu’il fout, en ce moment ?

Argon débarque en trombe, l’air affolé, ses cheveux gras mal coiffés. « T’as foutu quoi avec la fille ?! » Tonne-t-il sans même un bonjour. « Oh, la procédure habituelle. Au bout d’un quart d’heure personne n’est venu, alors je l’ai descendue. » Oui, ça limite les risques de se faire prendre. La Garde Civile se contre-fiche des corps, c’est après les coupables, qu’elle en a. « Elle m’a parlé de Lithium, pour gagner du temps. » Il voit le visage d’Argon se décomposer de plus en plus. « Mais elle savait rien, elle a balancé le nom comme ça. » « Bien sûr qu’elle sait rien ! » Grogne l’homme en faisant les cent pas. « Des nouvelles de son père ? Ou de quelqu’un qui la connaît ? » Il hausse les épaules. Non, comme d’habitude. Parce qu’il est efficace même quand il n’est pas discret, il ne laisse pas assez de traces pour qu’on remonte jusqu’à lui. « Qu’est-ce qui se passe ? C’était qui cette fille, d’ailleurs ? Je veux dire, vraiment. »


Citation :
« Putain mais pourquoi tu me l’as pas dit plus tôt ?! » Le bras appuyé contre sa gorge, il fulmine. Il l’a plaquée contre le mur avec une facilité déconcertante. « J’allais te buter, tu comprends, ça ?! Tu comprends ?! » Il la toise d’un regard haineux avant de la laisser tomber sur le sol. Il lui tourne le dos alors qu’elle commence à pleurnicher. « Oh, ça va, tu l’as cherché aussi ! » Dans quelle merde il a encore failli se fourrer ? Argon aurait du le prévenir. « Putain… » Il sort son portable, l’appelle. « Explique-lui. » Son ton est sec, et sans appel. L’appareil électronique vole jusqu’à la fille. Il s’est retourné, scrute le moindre de ses gestes. Pas de connerie. Pas d’embrouilles. Il la surveille et il sait ce qu’elle va dire.

« Argon ? C’est Sarah… Je suis en vie… Il faut que tu viennes… Vite… » Elle raccroche, fait glisser le portable sur le sol. Il se baisse pour le ramasser, plus ou moins satisfait. S’il avait su que le vieux voulait que cette gamine serve sa nouvelle lubie révolutionnaire…



Citation :
Il est assis, les jambes lâchées dans le vide. Il secoue mollement le pied en rythme. L’appréhension lui serre la gorge tandis qu’il se répète mentalement les étapes de leur mission. C’est du suicide. Tout simplement. Il lève les yeux sur le Palier Deux qui se dresse devant le ciel. Pourquoi j’ai dit oui ? Pourquoi j’ai fait ça ? Ce soir, tout sera fini. Vingt ans de combat contre la fin, vains. Il tente d’assimiler l’imminence de sa mort, mais son esprit refuse de l’accepter. « Octobre ? Qu’est-ce que tu fais là ? » Il reconnaît la voix. Surprise, enjouée, un peu gamine sur les bords. Mais il sait qu’elle aussi, elle est morte de trouille. « Tu penses à ce soir ? » Sans blague. Il entend ses talons aiguilles lutter contre le vieux métal rouillé pour la maintenir debout alors qu’elle s’approche de lui. Ils sont sur la pointe de la Tour Effel, dont il ne reste plus qu’un vulgaire hérissement de pics et de boulons. La courbe d’un logarithme népérien qui s’arrête au bout de trois-cent mètres d’ossature.

Elle s’assied à côté de lui. « Tu crois que Mazda va nous aider ? » Il l’espère. Mais il n’est pas naïf. Avec ou sans son aide, c’est couru d’avance. « J’en sais rien. » Mieux vaut rester évasif quand on a perdu tout espoir. Il ne veut pas l’effrayer plus. Silence. Le temps passe. Ils ne parlent pas. Et demain, ils ne parleront plus.

Jamais.



Citation :
« Je vous présente le nouveau Lithium » lance Argon au petit groupe, un sourire victorieux scotché au visage. Lui, il se contente d’observer le cadavre de son prédécesseur, qui baigne encore dans une marre de sang. Mort comme il a vécu, pense-t-il. Comme une raclure. Il se détourne de la vision. Il a réglé ses comptes. Tourner la page. Vite. Elle est plantée au milieu de la pièce, à deux pas du corps. Tétanisée. Il ne peut rien pour elle. C’est son combat. Elle doit comprendre elle-même. C’est important. Argon lui fait un signe de la tête et il sait. Il attrape la blonde par le bras et la fait sortir de la pièce. Du bâtiment. Du Palier.

Ils sont de retour au pied de la Tour Effel. Ils ne parlent toujours pas. L’aube pointe et ils ne disent rien. « Alors… C’est fini… ? » Elle a brisé le silence la première. Il hoche la tête. Oui, c’est fini. Pour l’instant. Ils marchent jusqu’au large pilier de ferraille. Il shoote dans un caillou qui traîne encore là. L’écho du calcaire contre le sol secoue le monument déchu. Nouveau silence. « Je vais vraiment devoir m’appeler Lithium, maintenant ? » Il tourne la tête. Il ne veut pas. Lithium, c’est un nom qu’il déteste. « Pour moi tu seras toujours Sarah. » Il relève les yeux vers la structure de fer roux qui les surplombe. « Ouais, c’est qu’un titre après tout… » Il ne sait pas si elle est surprise ou déçue. Il y a quelque chose de nostalgique dans sa voix.




Citation :
« Nan, j'veux pas que la Garde Civile me rattrape à cause de ça. » Il refuse le verre d'un geste de la main et pose ses coudes sur le comptoir pour observer la foule qui danse. Que des camés, remarque-t-il silencieusement. « Allez Octobre, viens t'éclater avec nous ! Dis, ça fait combien de temps qu'on n'a pas fait la fête ensembles ? » « Trop longtemps », grogne-t-il pour seule réponse avant de se retourner pour faire face au barman. « Tu comptes commander quelque chose, jeunot ? » Il jette un vague coup d’œil aux bouteilles qui s'entassent de manière désordonnée dans la vitrine poussiéreuse. Il n'a pas soif et il ne veut pas boire. À vrai dire, il n'a même pas envie d'être ici. Fêter la mort de Lithium, c'est bien beau, mais cinq jours après ça vaut plus tellement le coup. « Un verre de ça » fait-il en pointant un flacon isolé sur le présentoir. « J'croyais que tu voulais pas d'alcool, aujourd'hui ? » Lance Stain sur ton moqueur. Il le fait taire d'un regard froid et attend la boisson d'un air morne. Ben tu penses mal, connard, se garde-t-il de répondre. C'est pas le moment de s'engueuler avec ses potes.

C'est son troisième verre. La tête commence à lui tourner et la musique l'assomme complètement. Il n'a pas le souvenir de tenir aussi mal l'alcool. Stain s'assoit en face de lui. « Hé, c'est quoi cette tronche, Octobre ? T'as pris quoi, sérieux ? » Il se contente de le fixer bêtement sans savoir quoi répondre, les sourcils froncés. Qu'est-ce qu'il en sait de ce qu'il a pris ? Y'a trente-six mille bouteilles dans ce putain de bar. « Hé, ça va ? T'es sûr ? » Il l'a déjà vu aller mal ? Hein ? Non. Il ne dira pas qu'il va particulièrement bien, mais il ne va pas mal. Quand il va mal, il évite de se pointer dans une exothèque bondée avec son flingue à portée de main. Ça peut aider à pas tuer des gens pour rien, éventuellement. Il crève de chaud, il veut prendre l'air. Il regrette déjà d'avoir vu cette putain de bouteille dans la vitrine. C'était juste histoire de siroter tranquillement un truc pas trop dégueu' pour pas se faire chier. Stain s'empare de son verre pour lui voler la dernière goutte, et il se rend compte qu'il s'y est pris trois plombes en retard pour essayer de l'en empêcher – sa main se referme gauchement sur le vide et il fixe se poing sans comprendre.

Stain recrache le liquide turquoise dans une grimace dégoûtée. « Putain mais t'en a bu combien, mec ?! Attends, c'est hyper fort ce truc, pas étonnant que t'aies pas l'air bien ! » Blablabla, pas l'air bien, pas l'air bien... Il s'est regardé, sérieux ? « C'est bon, c'était que le troisième », lâche-t-il avec un temps de retard. Il se lève et chancelle à moitié, prend appui sur la table pour ne pas tomber.  L'autre gars pose une main sur son épaule pour l'empêcher de faire un pas de plus. Ouais. Sauf que ça lui plaît pas. « Lâche-moi. » Il lui lance le regard le plus dissuasif qu'il peut dans son état lamentable. Mais apparemment c'est pas très dissuasif, puisque Stain ne se démonte pas. « Nan mec, j'suis désolé mais tu sors pas comme ça. Si les gardes passent, t'es mort, tu piges ? Alors tu vas te rasseoir et attendre que ça passe. » Haha. La bonne blague. « J'croyais que tu voulais t'éclater ? Alors, il est passé où, le fêtard ? Viens, on va ''s'éclater'' dehors. » L'autre fait la moue, mi-inquiet mi-vexé. « Allez, viens. Quoi t'as peur ? Petit Stanny a peuuuur ? Ooooh, quel dommage. » Il le repousse violemment et tangue sur quelques mètres. Son pote le rattrape, agacé. « Octobre, fais pas le con. » Il en a marre. L'alcool fait bouillonner son sang et l'empêche de réfléchir calmement. « J't'ai dit de me lâcher ! » Son cri est étouffé par les basses qui font trembler le sol en rythme. Par réflexe ou par habitude, il a pointé le canon de son arme sur le front de son camarade. « Déconne pas, mec. » Ouais, ouais. C'est ça. Ta gueule, Stain. Juste, ta gueule. Il n'a pas envie de discuter. Il veut juste partir. L'autre recule prudemment, mais il s'en fiche. « Fous-moi la paix. Je sais encore c'que je fais, putain ! » Au moins le message est clair.

Il titube entre les gens et pousse sans vergogne ceux qui ne s'écartent pas d'eux-mêmes pour le laisser passer. Trop de monde sur la piste à l'air libre. Il sort enfin de la foule pour se retrouver sur un vieux terrain vague. Il peine à retrouver son Sky Runner parmi tous ceux garés en vrac. Perd l'équilibre au moment de s'installer dessus et se retrouve la tête dans le tableau de bord. « Putain... Génial... » Au bout de quelques minutes à batailler avec la sécurité digitale, il réussi à démarrer l'engin.




Citation :
C'est lent. C'est flou. C'est pathétique. Il a beau plisser les yeux, il ne voit pas clair à dix mètres devant lui. Putain de soirée de merde. Il lutte contre la fatigue et le besoin irrépressible de fermer les yeux. Il relève ses lunettes en espérant régler son problème de vue altérée, sans grand succès. Putain... Il insulte mentalement cette boisson de merde. Tout son répertoire y passe, et même plus – oui oui, il peut inventer des insultes quand il est bourré. C'est pas glorieux mais ça fait toujours du bien d'insulter un truc qu'on n'aime pas. Il essaie de se repérer tant bien que mal aux tas de tôle et aux blocs de ciment usés qui défilent devant lui, tâchant de se remémorer à quelle heure passe la prochaine patrouille de la Garde Civile dans ce quartier. Attends, ici c'est trois ou quatre heures, déjà ? Merde, qu'est-ce que j'en sais, moi ? Putain je confonds avec l'autre, là... C'est lequel, déjà ? Oh et puis merde.

Le vaisseau se traîne péniblement en direction du croisement cent-cinquante. Mais lui, il commence à perdre conscience, tout doucement.

Il se rend compte qu'il a failli s'endormir et qu'il pique du nez sur son tableau de bord. Sursaut. Il appuie accidentellement sur la pédale du Sky Runner. Et tout dérape.

Il sent le vent lui fouetter le visage, l'accélération qui fait rugir le moteur, la panique qui s'insinue discrètement en lui. Discrètement, parce que l'alcool fait un peu effet édredon anti-peur et anti-stress.

La sirène retentit derrière lui. Le son se rapproche. Il ne sait même pas à quelle distance le Transporter de la Garde Civile se trouve ; son esprit est incapable de mesurer. L'instinct de survie reprend tant bien que mal le dessus sur le sommeil comateux qui le guette. Il accélère autant qu'il le peut pour semer les gardes. Merde. Putain de bordel de merde. 'Fais chier ! Pourquoi ils sont là maintenant ?! Et surtout... Pourquoi y'a un putain de mur qui...

BAM. Son épaule heurte violemment le béton crasseux. La douleur met un moment à arriver jusqu'à son cerveau. La grisaille dur mur rappe avidement sa veste, sa peau, son sang. Il tente de redresser le Sky Runner mais se retrouve collé au mur d'en-face. Sa main glisse sur la poignée directionnelle et il dérape.

Il perd le contrôle du véhicule.

L'engin s'embarque dans un dangereux tête-à-queue et quelque chose explose près du moteur lorsque l'avant du véhicule heurte le béton de plein fouet. Sans avoir le temps de s'en rendre compte, il se retrouve éjecté de son siège. Sa tête se cogne brusquement contre quelque chose de dur et sa vision se brouille sous l'impact. Ses oreilles siffles, sa tête tourne. Plus qu'avant. Il n'arrive pas à se relever. Ne comprend pas. Ne sait même pas dans quelle position il se trouve. Le haut, le bas, tout est pareil. Quelque chose lui écrase sans doute le bras puisqu'il n'arrive plus à le bouger. Ou alors il s'est simplement déboîté l'épaule. Le bruit étouffé de la sirène lui vrille les tympans. Il ne sait pas s'il doit lutter pour rester conscient ou se laisser aller en espérant qu'ils le laissent pour mort dans la rue sombre et que quelqu'un d'autre tombe sur lui par hasard.

Il opte pour la première solution. Pas question de s'avouer vaincu face à un garde.

Il entend vaguement des voix, des ordres. Ne comprend pas.

On lui relève le menton, il se contente de grogner quelque chose d'incompréhensible pour seule réaction. On le soulève par le col de sa veste. Il entrouvre les yeux et aperçoit un visage familier. Désagréablement familier. Waine.




Citation :
« Ah, il est là ! Monsieur, qu'est-ce qu'on en fait ? » Il soupire. « La procédure habituelle, identification, incarcération, tout ça... » Qu'est-ce qu'il en a marre de ces patrouilles nocturnes. Il aimerait bien pouvoir faire la sieste et avoir une nuit entière pour lui tout seul. « Waaah, son Runner a pris cher ! J'imagine même pas l'état dans lequel il est après une telle chute... » Il examine l'appareil avec lassitude. Les chocs correspondent aux impacts qu'il a pu observer depuis le Transporter. Uhm ? Ce Runner... Il le connaît. Il se tourne vers le conducteur du véhicule. On n'a pas idée de circuler en Runner ici à une heure pareil. Quel crétin, ce type. Le genre de gars qu'on enferme illico presto. « Boss ? Le Bio-Scan n'a rien donné, il doit pas être enregistré. » Han... Ces nouvelles recrues. Pas très dégourdies, comme d'habitude. « Et bien dans ce cas, vous prenez cette jolie petite machine et vous l'enregistrez. Mais qui m'a filé une bande de bras cassés comme vous, hein ? » Il ne le pense pas vraiment, évidemment. Il s'approche du gars et se demande si vu son état, ça vaut encore le coup de l'embarquer ou pas. Bon alors comme ça, t'es pas encore dans la base de donnée, hein ? Alors alors... Malchanceux, petit nouveau ou bien tu t'étais juste pas fait chopper avant ?

Il lui relève la tête pour mieux voir à qui il a affaire.

« Sam, laisse tomber le Scanner. Je sais qui c'est. »

Enfin. Enfin il le retrouve. Pour l'enfermer, oui. Mais avant, il veut l'interroger. Il sait que confondre raisons professionnelles et personnelles est très sévèrement puni. Mais il sait aussi qu'il n'aura pas deux chances comme celle-là, dans sa vie. Il l'empoigne par le col de sa veste et le soulève avec difficulté. « Hé, réveille-toi gamin. Ohoh, tu m'écoutes ?! » Il commence à le secouer en espérant le faire sortir de l'inconscience. Il n'a pas besoin d'une victime de plus sur les bras, surtout pas de lui. Non, il a besoin de le faire parler avant toute chose. Il râle ouvertement et finit par le jeter au fond du fourgon. C'est dans cette petite case inconfortable et totalement isolée que méritent de voyager les criminels.




Citation :
Il ouvre un œil, puis deux. Bat faiblement des paupières. Un petit néon blanc l'aveugle quelques minutes, puis il se rend compte qu'il peut de nouveau bouger. Il tente de se redresser et baisse la tête pour éviter la lumière agressive. Une vive douleur dans son bras lui arrache un cri lorsqu'il esquisse le premier geste. Ah... Putain... C'est quoi ça, encore ?! Il essaie de se rappeler où il se trouve et pourquoi il a si mal que ça, mais rien ne lui revient. Et la migraine revient en force pour ne rien arranger. Lorsqu'il essaie de se relever complètement, une violente secousse le plaque contre le mur et sa tête heurte la paroi blanchâtre dans un bruit mat. Il manque de s'évanouir à nouveau et se demande pourquoi ça tangue comme ça tout autour.

Un vague vrombissement retentit alors que le roulis s'amplifie. Son esprit a beau être complètement HS, il arrive tout de même à déduire qu'il se trouve dans un Transporter de la Garde Civile.

Donc il doit s'échapper. Maintenant.

Il sort maladroitement son flingue et le tient de la main gauche. Son bras droit n'est plus du tout en état de lui fournir une quelconque aide. Le viseur tremble devant ses yeux, preuve qu'il ne peut décemment pas se servir de son arme dans son état. Il vise les deux striures qui séparent en deux le mur qui lui fait face. Probablement les deux battants de la porte automatisée. Tire. Une première balle ricoche et vient s'écraser juste à côté de son oreille, avant de retomber sur le le sol clair. Il étouffe un juron et appuie une deuxième fois sur la détente. L'arme vacille dangereusement avant que la seconde balle n'effectue la même trajectoire que la première, échouant une nouvelle fois tout près de lui. « Merde ! » Il ramasse les cartouches usées et les fourre dans sa poche – ne pas laisser de traces ; jamais. Il se dit qu'il n'a plus qu'à attendre qu'un garde ouvre sa cellule de transport pour lui tirer dessus et s'enfuir, alors il braque le canon de son arme sur la porte d'entrée.

Son bras tremble toujours sous l'effort. Merde, fais chier ! Il n'arrive toujours pas à bouger son épaule droite. Sa vision se brouille progressivement alors qu'il lutte pour garder les yeux ouverts. Putain de bouteille. Il regrette.

Il lâche son arme sous le coup de l'épuisement. Celle-ci claque contre la paroi lisse qui constitue le sol.

Et lui, il est à demi affalé contre le mur, inconscient.




Citation :
« Confisquez-lui son arme et mettez-la dans la consigne. » Un « bien Monsieur » lui répond et son équipe commence à s'activer autour du fourgon. Le Transporter est garé juste devant le poste de la Garde. « Ignys, avec moi. On l'emmène direct en salle d'interrogatoire. » L'autre lui lance un regard étonné mais ne discute pas ses ordres. On ne mélange pas professionnel et privé, se répète-t-il. Mais c'est déjà trop tard.

Les menottes claquent dans le silence. Un écho sinistre résonne contre les murs poussiéreux. Le sous-sol est sale, vieux, sombre. Ambiance glauque garantie pour faire parler les criminels. Ignys quitte la pièce et le laisse avec deux gardes en permanence. Les pauvres gars se tiennent debout de part et d'autre de la chaise métallique sur laquelle pendouille Octobre, toujours assommé par l'accident. « Je reviens, tâchez de ne pas le laisser s'enfuir. » Il doit d'abord s'occuper des affaires officielles avant d'interroger ce petit con.




Citation :
Un claquement retentit à son oreille. Quelqu'un parle. Il n'entend pas bien. C'est confus, indistinct. Il ouvre un œil, le referme. C'est noir. Cette fois-ci, le claquement est sur sa joue. Ça picote. Il fronce les sourcils en essayant d'ouvrir les yeux. C'est flou. Il louche un peu pour arriver à voir devant lui. Le visage de Waine se dessine à quelques centimètres du sien. Nouvelle claque qui le réveille complètement. « Lâche-moi, connard », articule-t-il avec peine. Troisième baffe. Celle-ci fait mal. Celle-ci est forte. Celle-ci n'est pas faite pour le sortir de l'inconscience. Il fait jouer sa mâchoire pour la remettre bien en place et serre les dents. « Joue pas avec mes nerfs, Octobre. T'as plus quinze ans. Va falloir assumer. » Nan, sans blague. Il doit pourtant admettre que Winnie a raison. S'il déconne maintenant, il est foutu. Donc il se la ferme. Tout ce qu'il peut faire, c'est le toiser avec toute la haine dont il est capable. Et il ne se prive pas de le faire. « Fais pas cette tête. Et ouvre l’œil, tiens. » Il est pris d'une violente envie de mordre l'officier quand il approche ses doigts de son visage pour lui écarquiller l’œil droit. Il veut se débattre et pourtant il ne fait rien. Se contente de grincer des dents. De ruminer sa rage sans un mot.

« T'as fait exprès, hein ? » Il plisse les yeux. De quoi il parle, encore ? « Pupilles dilatés, état lamentable... Je note. T'étais où avant d'essayer de nous semer ? Hein ? Réponds ! » Il ne réagit pas quand Waine l'agrippe une nouvelle fois par le sol et le secoue avec hargne. « Pas moyen de te passer au Bio-Scan, avec ça. Mais c'est pas grave. Tu sais quoi ? On a tout notre temps. Alors pendant que tu comates gentiment sur ta chaise, moi je vais faire mon travail, ok ? » Ah oui. Le Bio-Scan. Il avait oublié cette merde. Il sourit. Un sourire hautement ironique et provocateur. Il n'était pas vraiment au courant qu'il y avait de la drogue dans... La boisson turquoise. Ça avait bon goût, pourtant. Voilà. Il a déconné et voilà où il finit. Il comprend mieux pourquoi au bout de deux verres, ça commençait à plus aller fort. Il se demande vaguement quel type de stupéfiants c'était, puis oublie vite la question. Au fond il s'en fiche, et c'est trop tard pour y repenser. Waine lui lance un regard assassin qui l'amuse plus qu'autre chose. « Toujours aussi con, hein ? » Le garde fait un signe aux deux autres potiches en surveillance et ils commencent à s'affairer autour de lui. Il est trop mal en point pour espérer se débattre, et vues les heures douloureuses qui l'attendent, il n'ose pas gaspiller ses forces pour eux. Ils lui ôtent sa veste en détachant successivement les menottes. Il a envie d'en profiter pour s'enfuir, mais il n'est pas en état. Sa tête tourne encore trop à son goût. En parlant de goût, il a la langue pâteuse. Il grimace quand la manche droite frotte contre son bras. Et quand la veste vole sur le sol poussiéreux – putain, sa veste, quoi, pour une fois qu'il prend soin de quelque chose ! – il se rend compte de l'étendue du carnage. Presque toute la peau est écorchée. Ça fait de grosses plaies bien moches. C'est plus profond par endroit, là où son bras a rappé le mur avec le plus de force. Putain d'accident.

« Si tu veux pas parler, on va demander à l'analyseur. Le sang ne ment pas, lui. » Il n'a même pas le temps de lui dire d'aller se faire foutre. Son cerveau tourne au ralenti depuis la nuit dernière. Il lâche un grognement de douleur quand deux aiguilles se plantent brusquement dans son avant-bras gauche. L'analyseur en question. C'est une machine qui agit comme un axe de délestage du sang, et dans lequel on fait circuler, pendant quatre secondes. L'appareil agit alors comme un spectrophotomètre qui dresse ensuite la liste des éléments présents dans le sang, les classe, exclut les quantités normales d'hémoglobines et autres composants organiques, et affiche d'éventuelles traces de stupéfiants ou autres composants inusuels. Et pendant quatre seconde, il a des fourmis dans le bras. C'est désagréable. Waine retire l'analyseur sans aucune délicatesse. « Oh, pas mal, dis-moi. Du Sky-Lagoon ? Tu peux t'estimer heureux de tenir encore debout. » Il n'est pas sûr, mais il croit discerner un « tu dois tenir de ton père. » Se dit qu'il délire déjà à moitié à cause de la boisson. Qu'il a du perdre pas mal de sang et que ça doit pas l'aider. L'officier lui lance un regard contrarié et finit par s'adresser à ses subordonnés. « Protocole de cinq jours. Surveillance artificielle et entrée contrôlée, soumise à autorisation de ma part. Ça sera tout, prévenez les autres. » Les deux quiches s'inclinent et quittent la pièce. « Quand je reviendrai, je peux te garantir que tu vas parler. Ou crever, au choix. » Mais il se sent trop assommé pour répliquer. À croire qu'être insolent au début lui a coûté beaucoup d'efforts. Trop à son goût, même. Il n'a pas les idées assez claires pour réfléchir à une remarque cinglante.

Il toise Waine d'un air revêche. Waine le laisse seul dans la pièce glauque.




Citation :
Il souffle bruyamment, même s'il essaie de ralentir sa respiration. Il a chaud. Il a faim. Il a soif. Des gouttes de sueur perlent sur son visage et viennent s'écraser sur le sol, irrégulières. Il a mal. Les menottes lui écorchent les poignets et les chevilles. Son bras a arrêté de saigner, mais la blessure n'en reste pas moins douloureuse. Il se demande s'il délire toujours ou si la porte s'ouvre vraiment dans son dos. Il sent le canon du flingue contre sa nuque et il comprend. Il comprend qu'il ne délire pas. Que c'est bien réel. Qu'il est dans la merde et que c'est de sa faute. « Où es Hunter ? » Susurre la voix à son oreille. Il se fige instinctivement. Déglutit. Qui ? Il n'a même pas envie de répondre. Le claquement du chargeur retentit. Ça a le mérite de lui indiquer que ses jours sont en danger. Il ne répond pas. N'a rien à dire. « Alors ? » S'il a besoin de cette information il ne le tuera pas. Et puis il sait que ce n'est pas son genre. Même s'il a l'air plus violent que d'habitude. L'âge, sans doute. Il serre les dents. Il ne dira rien. Rien.

Waine fait les cents pas devant lui. Il se contente de fixer ses pieds qui martèlent le sol avec aplomb. À croire qu'il veut creuser un sillon dans la pièce, ou quelque chose du genre. « Puisque tu ne veux pas me parler d'Hunter, je vais être gentil. C'est ta dernière chance pour ne pas finir en réadaptation. Et crois-moi, tu ne veux pas aller là-bas. Même la mort serait trop agréable pour toi, en comparaison. Je sais que tu connais Argon. Où est-il ? » Le ton de Waine s'est fait mielleux, puis menaçant. C'est tellement rare de le voir se comporter en vrai interrogateur qu'il commence à se demander ce qu'il lui est arrivé. Alors, on a enfin oublié ses idéaux naïfs, Winnie ? L'homme sort un petit flacon à moitié vide de sa poche. « Tu sais ce que c'est, n'est-ce pas ? Alors parle. Ou tu vas vraiment souffrir. » Il n'émet pas un mot. Pas un son. Rien. Rien que du silence et du mépris rétinien. Oui, il sait. Il sait ce que c'est. Ce liquide habituellement incolore, teint en rouge pour le différencier des autres désinfectants. À la base, ça sert à augmenter localement la température sanguine, pour aider le système immunitaire à combattre les attaques extérieures. Et ça tue aussi pas mal de toxines et autres bactéries. Mais c'est aussi et surtout extrêmement douloureux. Il jette un coup d'œil à son bras et en grimace d'avance. La blessure n'a pas encore été désinfectée. Il sait ce qu'il y a de mieux à faire dans cette situation.

Le silence, toujours. L'angoisse, aussi. Une goutte de produit menace de tomber du flacon. Entame sa chute. S'écrase sur la peau meurtrie. Il ferme les yeux. Elle serpente sur la blessure. Il serre les dents. Ne veut pas crier. Ne veut pas. Ne veut pas. Puis c'est un filet du produit ardent qui dégouline bientôt sur son bras. La douleur de la brûlure est insupportable. Il hurle. Il souffre. Pour autant, il ne trahira pas. Il ne trahira pas. Il ne...

Il ne sent plus son bras. Ou alors il le sent trop. Le visage crispé de Waine lui fait face. « Où est Argon ? » Il plisse les yeux de dégoût. Waine sort sa lame de combat rapproché. « Tu peux me le dire, Octobre. Et après ça, je te promets que je te relâche sans histoire. » La lame se promène gentiment contre ses blessures. « Ta gueule, Waine. J'te dirai rien. »

Il le croyait.




Citation :
C'est le cinquième jour. La faim lui broie le ventre, et le peu d'eau qu'il a pu avaler lui semble s'être évaporée en vains efforts. Il ne peut pas se détacher. Il ne peut pas neutraliser Waine. Il ne peut pas se débarrasser des deux gardes en surveillance. Il ne peut pas désamorcer les caméras de sécurité. Et il mesure enfin l'étendue de son impuissance. S'il ne peut même pas échapper à la Garde Civile, que peut-il faire ? Il voit à l'air navré de Waine qu'il n'attend plus rien de lui. Il voit et il comprend. Il comprend et il sait. Il sait qu'il n'est plus utile à l'officier. Que la réadaptation l'attend. Que la mort serait un sort plus enviable. Et en l'instant il croit qu'il espère mourir.

Il n'y a plus aucune certitude. Aucune échappatoire. Il est suspendu au bout d'un fil et il lâche. Lâche prise.

« Palier Un, secteur quatre... »

L'intérêt de l'officier semble enfin piqué. Alors il y a une chance. « Croisement cent trente-trois... Bloc deux. »

Waine sort de la pièce avec un sourire victorieux.

Le mouvement a bien une planque dans le secteur quatre. Mais pas à cet endroit. Il est trop épuisé pour sourire.





Citation :
Elle se tient droite. Il fait sombre. Elle se cache dans le noir. Son visage se crispe dans l'obscurité. « Un marché est un marché. J'ai fait ma part. À toi de tenir parole. » Elle espère être convaincante. Elle en a marre de s'inquiéter de tout ça. Et Octobre qui n'est toujours pas rentré... L'autre lui lance un regard suspicieux avant de lâcher, goguenard : « Haha ! Alors c'est vraiment toi le Lithium ? Désolé, mais je vais pas faire ce que tu demandes. J'obéis pas aux gamines, t'vois. » Il se retourne et commence à marcher en direction de la sortie. Un coup retentit dans le silence et le gars s'effondre sur le sol. « Ta part », tonne-t-elle. Il se redresse péniblement et beugle, insoumis : « J't'ai dit putain... Ouais, j't'ai dit que j'obéissais pas aux fillettes dans ton genre ! Surtout si tu fais faire le sale boulot par quelqu'un d'autre putain ! » Elle arme le cryoblaster et vise l'épaule droite. « Ta part. Maintenant. » Il se retourne et elle lit la peur dans ses yeux. Sa main tremble. Elle appuie. La détente libère la balle. L'homme hurle de douleur et se contorsionne sur le sol. Argon s'approche, son flingue pointé sur lui. « T'as même pas une heure et demie à vivre, p'tit gars. À ta place, je me rendrai bien gentiment et je donnerai les armes en priant pour qu'on te soigne. » L'autre a un sursaut. Il se retourne encore, avance à quatre pattes pour rejoindre la sortie. Argon lui file un coup de pied dans les côtes. Il tombe, rampe, pense encore fuir.

PAN. Elle a abrégé ses souffrances. La balle a transpercé son cœur. Le canon fume. Et son cœur saigne. C'est leur seul point commun. Mais elle sait que contrairement à cette carcasse ambulante, elle n'en mourra pas. Les spasmes s'arrêtent bientôt. Argon appelle quelqu'un pour qu'il dispose du corps. « Tu devrais rentrer. » Elle lui lance un regard morne. « Je sais. Laisse-moi rester encore quelques heures... Juste au cas où. Juste pour être sûre. » Il comprend et soupire. « Tu sais qu'il ne reviendra pas ce soir. Tu le sais aussi bien que moi. C'est dangereux de rester longtemps au même endroit, et la patrouille passe dans trois quarts d'heure. On a juste le temps de filer. » Elle fait non de la tête. Elle comprend qu'il veuille partir, qu'il a plus d'expérience qu'elle et qu'il serait sage de l'écouter. Mais elle n'est ni sage, ni expérimentée. Elle est jeune et stupide, et elle a décidé d'attendre. « Je crois que je n'ai pas été claire. Je reste. Attends-moi à l'endroit habituel. » Son ton est ferme et elle affiche à présent un visage déterminé. Argon lui offre un demi-sourire satisfait. « Pas de retard toléré, Lithium. » Il quitte la pièce et la laisse seule. C'est la première fois qu'il l'appelle Lithium depuis qu'ils se sont débarrassés de l'ancien trafiquant d'armes.

Sans doute devrait-elle en être fière. Pourtant, son cœur se serre à cette idée. Est-ce vraiment la vie qu'elle veut ?

Les heures passent et elle attend. Elle est accroupie près de la fenêtre, le menton appuyé contre le rebord crasseux. La vitre cassé laisse passer une brise chaude et polluée. Comme si ses cheveux n'étaient pas assez sales comme ça. Qu'est-ce que tu fais, sérieux... ? Ça va bientôt faire cinq jours que t'es pas rentré. Elle sait à quel point Octobre déteste les horaires imposés par Argon. Elle sait aussi qu'ils se sont disputés peu avant sa disparition. Elle se demande d'ailleurs si le doyen de la bande n'a pas quelque chose à voir là-dedans.

Elle pique du nez près de la fenêtre. Son téléphone sonne et elle pique du nez. Sursaut. Éveil. Elle décroche. « Lithium, je crois que je l'ai retrouvé. J'suis pas sûr à cent pourcent, mais j'crois qu'il est au poste dans le secteur sept. » « Stain ? Stain, t'es où, là ? Attends-moi, j'arrive ! » « Nan, c'est trop risqué, c'est plein de gardes, ici. Attends, j'te rappelle, les ennuis arrivent. » La communication coupe brusquement et elle se retrouve à nouveau seule.

Elle se mord la lèvre. Pourquoi est-elle si inutile ? À quoi sert-il d'être Lithium si on ne peut même pas s'assurer de la sécurité de... Argon débarque en furie dans le hangar. « Sarah, qu'est-ce que tu fous encore là ?! La garde passe dans cinq minutes, alors bouge ! » Elle ouvre de grands yeux. Cinq minutes ?! Déjà ?! « Je t'ai dit de m'attendre à... » « Je sais ce que tu m'as dit et aux dernières nouvelles je ne suis pas sous tes ordres ! Et après ça tu veux que j'te fasse confiance ?! Amène-toi ! » Elle sent la tension et l'inquiétude dans sa voix. Même s'il a juste l'air énervé, elle sait qu'il s'inquiète. Pour elle ou pour ce qu'elle représente, là n'est plus la question.




Citation :
Le sol est crasseux. Sinueux. Vieux. Usé. Piétiné. Labouré. Délavé. Irrespecté. S'il arrive à placer tous ces adjectifs sur le sol, c'est qu'il le fixe depuis bientôt une heure. Sans autre résultat que cette description minutieuse et atrocement inutile. Il en a marre. Il craque. Il s'ennuie. Il meurt de faim. La soif l'empêche de réfléchir. Sa peau en lambeaux lui fait toujours aussi mal. Trop de trucs qui ne vont pas. La porte s'ouvre violemment. En fait elle vole sur quelques mètres avant de s'écraser dans un bruit métallique ignoble. Ça a le mérite de lui faire tourner brusquement la tête. Son regard acéré s'arrête sur le pied qui a visiblement défoncé ladite porte. Remonte jusqu'à la jambe, puis avise enfin des cheveux bruns. Ok, le type est brun. Seulement des bruns, il en connaît un paquet. Au moins ce n'est pas Waine, lui il a les cheveux noirs. L'inconnu braque un pistolet de petit calibre sur les deux gardes en poste, qui se sont retournés et ont déjà dégainé leurs armes. Les balles fusent. Il se penche autant qu'il le peut pour éviter d'être pris dans la fusillade. L'échange est court, mais virulent. Tout se passe dans son dos et il enrage de ne pas pouvoir participer à la bataille. Pour la première fois depuis longtemps, il se sent inutile et totalement impuissant. Frustrant. Les cris s'arrêtent enfin. « Putain ils sont combien à te garder ?! J'ai douillé comme un malade pour te retrouver. Mais bon, ça valait le coup, je crois. » Il reconnaît la voix de Stain et soupire de soulagement. Discrètement. « Erm... Beaucoup. T'en as descendu combien à l'intérieur ? » « Seulement deux, un autre est assommé, et les autres sont pas encore au parfum. » « Tire dans les caméras, ça les ralentira de partir à l'aveugle. » « Ah oui, merde, les caméras ! » Les quatre globes de verre explosent dans les secondes qui suivent.

Il est libre. Stain l'aide à se relever et il est libre. Ses poignets lui font mal. Ses chevilles lui font mal. Son dos lui fait mal. Son bras lui fait mal. Mais il est libre, et il s'en contre-fiche. Il jette un regard attristé à sa veste. La manche droite est complètement déchiquetée. « Pas la peine de s'attarder plus, on s'arrache Octobre. » « Ouais ouais, attends, j'arrive. » Il boitille jusqu'à son vêtement et fouille dans la poche avant droite. Bingo.

Il monte tant bien que mal les escaliers menant au rez-de-chaussée, suivant Stain de près. « Couvre-moi, je vais dégager un passage. » D'habitude, c'est lui qui dit ça. Il met ses lunettes et attrape le flingue que lui tend l'autre brun. « Quand tu veux. » En face, les gardes s'agitent, les tirs commencent. Ils atteignent la salle principale sans trop de problèmes, mais la consigne semble hors de leur portée. Trop bien protégée. Deux hommes tombent tout près d'eux. Il a le temps de tirer sur un troisième avant qu'il ne descende Stain sous ses yeux. Un nouveau garde s'avance avec une lame de combat électrique. Le bruit caractéristique d'un cryoblaster retentit non loin. Quelque chose lui dit qu'ils vont y rester. Le type au sabre se jette sur lui et tente de lui trancher la gorge. Il le retient de toutes ses forces en utilisant le pistolet de Stain pour s'interposer entre son cou et la lame. Le métal étincelle et il tremble sous l'effort. L'autre bascule légèrement et il saisit sa chance. Le coup de genou part sans prévenir, et il le repousse plus loin. Tire deux balles, atteint sa cible. Il a tout juste le temps de se retourner pour voir un autre agent foncer vers lui, cryoblaster armé et paré à faire feu. Son sang se glace dans ses veines quand il voit le doigt appuyer sur la détente. Et l'homme tombe de côté. La balle atterrit sur le plafond juste au-dessus de lui. Son regard se pose sur Stain, l'arme à la main toujours pointée sur le garde au cryoblaster. « Merci mec. » « Pas de quoi. » L'adrénaline revient et emporte la faim et la soif. Un bataillon de garde arrive pour leur bloquer toute retraite, et il se demande s'il ne serait pas plus sage d'aller se barricader dans la salle d'interrogatoire en attendant de l'aide. Mais qui viendrait les aider ? Il sait pertinemment qu'Argon ne risquerait pour rien au monde de compromettre ses plans pour eux. C'est d'ailleurs pour ça qu'il n'est pas venu. Il n'aurait pas non plus laissé Sarah mettre sa vie en danger pour une histoire aussi stupide.

Puis ça explose.

Quelque part au fond du poste de garde, quelque chose explose. Une déflagration à couper le souffle balaie la salle principale. Ils roulent derrière les tables renversées pour se mettre à couvert.

Il a chaud. Ses oreilles sifflent et il a chaud. Il ouvre les yeux. Il suffoque. C'est la fournaise. Il se redresse comme il peut, tenant l'arme de son meilleur pote de la main gauche. Son bras droit recommence à faire des siennes et l'empêche d'utiliser le flingue correctement. Il se met debout, chancelle. Derrière la table, c'est le chaos. Des corps brûlent, d'autres s'enfuient, et la plupart sont morts ou inconscients. Il tourne la tête dans tous les sens en ouvrant la bouche. De l'air. Il a l'air con. Il ne comprend pas. Qu'est-ce qui a sauté ? « Stain ?! Stain, t'es où ?! » Sa vision se trouble légèrement. Il remarque que sa blessure au bras s'est rouverte. « Rah, merde ! » Les flammes dévorent le bureau et le tableau d'assignations dans un crépitement narquois. Stain n'est nulle part en vue. « Stain, putain ! Réponds ! Stain ! » Il crie. Il n'a plus que ça pour le retrouver. Fouiller les décombres, ce serait prendre le risque de se retrouver face à face avec un garde. Même s'il serait prêt à le faire pour retrouver son pote, il sait qu'il a déjà été assez inconscient pour le restant de ses jours. Un mouvement attire son attention sous un gros bloc de ciment. Le toit s'est en partie effondré pas loin de la porte. Il distingue la chaussure du brun qui dépasse légèrement. « Oh merde, Stain ! J'arrive, putain, bouge pas ! » Il trébuche jusqu'au bloc et tente de le soulever par lui-même. Bon, évidemment, ça marche pas. Il rage de n'avoir plus qu'un bras valide. Réfléchit à toute vitesse. Qu'est-ce qui pourrait l'aider ? Il avise un cryoblaster carbonisé qui traîne sur le sol. Nickel. Il s'en sert comme levier pour soulever l'impossible. Tout en faisant attention à ne pas broyer la cage thoracique du brun au passage. Stain hurle de douleur lorsque le bloc se soulève et libère ses poumons. Son genoux gauche se retrouve écrasé sous un poids incroyable. « Accroche-toi, vieux. J'y suis presque. » Sa voix est paniquée et il ne sait même pas s'il doit croire ce qu'il raconte. Il bloque l'arme sous le roc pour le maintenir en place et part à la recherche de débris assez solides pour soutenir l'autre partie du ciment.

Il les cale sous l'énorme morceau de toit et tire de toutes ses forces pour extirper Stain de sous les décombres. Une douleur fulgurante émane de son bras droit mais il s'en fiche. C'est sa faute si son pote est coincé là, alors il fera le nécessaire.

Stain boite affreusement et lui-même tient à peine debout. Il essaie de le maintenir pendant qu'il marche mais même son bras gauche commence à faiblir. Il a mal partout. Le pire restant son bras droit. Il fait beaucoup trop chaud dans cette fournaise. La porte d'entrée est un peu encombrée, mais elle s'ouvre dans le bon sens. « Reste là, je m'en charge. » Il escalade prudemment le tas de débris et tente de défoncer la porte à coups d'épaule. Il s'essouffle pour rien, mais il continue. « Putain mais ouvre-toi connasse de porte ! » Rage-t-il en donnant un grand coup de pied latéral dedans. La tôle cède enfin.

L'air frais lui mord la peau. Ils sont enfin sortis de ce cauchemar.

Un moteur gronde tout près. Il met sa main en visière pour ne pas être aveuglé par les phares agressifs. Ses doigts heurtent le bout de ses lunettes de soleil, restées sagement dans ses cheveux. Il grimace. Le bord est fêlé. Ses lunettes sont pétées, putain ! « Montez, vite ! » Entendre la voix de Sarah ici l'étonne, mais il ne va certainement pas refuser son aide. Il dépose Stain à l'arrière du Transporter et s'installe à côté de la blonde, côté passager. « Tu me dois des explications. » Le ton insistant le fait sourire. Il n'a de compte à rendre à personne. Pas même au Lithium. « Toi aussi. » Sa tête tourne dangereusement. Le tableau de bord vacille sous ses yeux. « Octobre, ça va ? Octobre ? ... » Il n'entend pas la suite. Parce qu'il est inconscient.
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